MILOSZ Czelaw, Sur les bords de l’Issa

Livre curieux.
Roman initiatique sans aucun doute.
Roman implicite de l’attente.
De la maturation pour devenir un homme.
Mais aussi roman à de multiples thèmes, roman pris dans l’écrin poétique de la nature. Ce qui réconforte les hommes de leur volonté de puissance, sera la beauté, la sensibilité des animaux, le ciel et le chant des oiseaux, les courses des écureuils et la majesté  des grands tétras, les bords de la rivière Issa, aux sonorité glissantes, rondes et féminines. Mais alors, quand on est un petit garçon comme Thomas, dans ce monde-là, comment grandir sans s’interroger sur les adultes et sans désespérer de soi? Comment alors trouver son propre chemin ? 

Au début comme à la fin, la voix du narrateur prend en charge ce récit romanesque de la vie de l’enfant. Dés le début aussi, il plonge le lecteur dans la description des paysages,  le Pays des Lacs, le coin de Lituanie où Thomas vivait, associant ainsi symboliquement les eaux et la sexualité qui parcourent le roman.
Dans cette simple phrase de l’incipit, il est donné au lecteur à la fois  le lieu géographique du nord de l’Europe, le personnage dont il suit l’initiation à la vie d’homme, les mouvements historiques de ce pays Balte à travers le vécu des hommes. Pays de présences polonaise et russe, avant de devenir bien plus tard, indépendant, à la chute de l’Empire soviétique, mais que Thomas et sa famille, les paysans de cette vallée de l’Issa, ne connaîtront pas.

Cette imbrication évolutive des deux personnages essentiels, la nature, marquée dans ce territoire lituanien par la présence de l’Issa, s’étendant sur les terres qui la bordent, avec ses paysages et ses animaux, et l’enfant devenu adolescent, sont abandonnés par le narrateur, à la fin de ce roman initiatique, reprenant alors son rôle de maître de la destinée de ses personnages. Il s’adresse au jeune Thomas, il ne me reste plus qu’à te souhaiter bonne chance, Thomas. La suite de ton destin restera à jamais inconnue, nul ne peut deviner ce que fera de toi le monde qui t’attend, tandis que les tempéraments des deux chevaux, expression symbolique du désir de vivre, désir du corps et de l’âme, l’un, Birnik, indolent et profiteur, mais ne voulant pas être offensé par sa paresse, se montre courageux dans l’effort comme son compagnon de trait, Smilga, courageux lui aussi, et honnête, met en miroir les tendances opposés, cachées au fond de l’adolescent, lui laissant le choix de ce destin inconnu. Mais plus encore, cette  caractérisation métaphorique permet au narrateur de brouiller la frontière entre un désir de ressentir le personnage dans une réalité quasiment autobiographique, superposant le narrateur à l’écrivain, et le personnage de fiction. Le narrateur est tout puissant, ses personnages sont la réalité de son imagination. … fais attention à Birnik ! Le voilà qui se rendort, indifférent à tout, sans savoir que, grâce à toi, un jour, quelqu’un écrira son nom. Tu lèves ton fouet, et le récit prend fin, alors que l’écrivain a posé sa plume

Roman initiatique à la vie d’homme mais aussi roman de formation par les interrogations de l’enfant sur ce qu’il vit.  Czeslaw Milosz l’entoure de thèmes que nous allons parcourir, thèmes convergeant à la formation de l’enfant-personnage.

De l’enfance jusqu’à son adolescence, avec  le retour de sa mère, se crée une tension implicite de l’attente tout au long du roman, cette mère qui vient chercher non un petit garçon mais un enfant qui a construit un regard sur tout ce qui l’entoure, certes en compagnie d’adultes, mais solitaire dans sa réflexion intérieure. Après chaque narration d’une expérience de vie, avec la mort des hommes ou des animaux, avec la désillusion de l’amitié, avec l’amour entrevu et la sensualité,  le narrateur plonge dans les réflexions de Thomas. La question de Dieu, face au désarroi de la solitude humaine, même pour lui, dans sa croyance, soutient, complexifie ce qu’il vit.

Les deux grands-mères, comme le grand-père Surkant, seront les figures essentielles de la transmission. 
Ce dernier, attentif, affectueux, prêt à tous les échanges avec son petit-fils, lui insufflant la curiosité du monde, de la nature, des animaux, des plantes, lui donnant le goût du classement, mais aussi celui de l’histoire, lui faisant lire les tomes de l’Ancienne histoire de Lituanie, de Narbut. Sur les étagères de la bibliothèque, les religions se côtoient comme dans la vie, le juif, le chrétien, le protestant. Cette connaissance, théorique et émotionnelle par les livres, le prépare, le construit dans une réflexion sur lui-même, façonnant son approche du monde, celle des hommes et des animaux, de la nature et de la religion, celle-ci mélangée aux superstitions du pays des bords de l’Issa. 

Avec l’une de ses grands-mères, la Diblin, venant d’Estonie, jamais, jusqu’à lors, il n’avait appris autant de choses sur le vaste monde, s’étaye une autre approche . À sa mort, de son agonie à son enterrement, elle ne cessa durant tous ces événements de lui rappeler celle de Magdalena. Il l’avait vue, nue, prendre son bain dans la rivière Issa, amante du prêtre Mankiewicz, et le devenir de ce corps admiré, à la chair si belle, se décomposant après son suicide dans sa tombe, rencontre dans son esprit sa grand-mère, en un dialogue plein d’amitié, impossible de leur vivant par un mépris stupide de classe sociale. Moments d’interrogations que le jeune garçon discute à l’intérieur de lui-même, sur sa propre mort, confrontée à ce qu’en dit la religion. Religion qui viendra toujours à sa rencontre dans ses monologues intérieurs, conséquence d’événements vécus, dilemmes se confrontant à sa foi religieuse.. 

S’il y a plusieurs images de femmes, Magdalena fut l’initiatrice de sa sensualité, et de son questionnement sur l’injustice et la mort. Cette Magdalena, image inversée de celle de la Bible, celle qui laisse parler son amour au-delà des lois religieuses, perçue comme une pécheresse et une sorcière, n’aura pas le Christ Rédempteur pour lui pardonner mais la cruauté des humains, mélangeant religion et superstitions. La religion, révélatrice aussi dans le coeur des hommes de la différence ineffaçable des classes sociales, différence que ressent Mankiewicz en donnant les derniers sacrements à la grand-mère, car dans ces chambres… il traînait aussi par la main celui qu’il avait été autrefois et qui ne franchissait qu’avec timidité le seuil de la maison domaniale. Le respect qu’on lui témoignait ne le délivrait pas de la crainte des humiliations…ll s’abritait sous le surplis et l’étole…, différence ressentie à fleur de peau par les paysans, finement perçue aussi par Thomas, mais pas dans le même sens. Lors du battage…Thomas s’y sentit pour la première fois …un étranger, tandis que les réactions des paysans le rejetait en quelque sorte à l’écart. 
Il en sera de même de son expérience avec un jeune paysan, chef de bande, aux violences sur les autres, les animaux, curieusement soutenues par ses interrogations mystiques, et une amitié restera impossible, malgré le désir de Thomas.

La politique passe loin de l’enfant Suskant, qui la perçoit à travers l’Histoire, livres et explications de son grand-père, mais aussi dans les paroles des adultes. Aucune explication précise mais tout s’apprend dans leurs paroles, entre polonais et lithuaniens, comme la grand-mère Misia s’écriant, ces salauds, ces voleurs, ils nous enverront sur les routes avec des besaces… et pleine d’ironie au grand-père, tes lituaniens sont tous les mêmes, et toi….ces braves, ces fidèles, non, ils ne feront rien de mal. Ah, moi, un fouet, un fouet, et je leur apprendrais. La fameuse Réforme agraire, introduisant plus de justice mais plus de rancoeur, remodèlera la société dans ce temps de l’entre deux guerres, entre seigneurs et paysans, quelques-uns de ces derniers, sensibles et fous, comme  Balthazar,  dans sa protestation éternelle…contre la loi, qui fait que rien ne s’achève , que tout nous enchaîne sans cesse. 
Si la guerre rentre dans la chambre de Thomas, elle se superpose entre le passé de la première guerre et une guerre sociale, sourde et inachevée. Comme si les guerres, les conflits  ne s’achevaient jamais.

Un père absent mais un père putatif. Fascinant le jeune garçon. Initiateur à l’art de la chasse. Romuald Bukowski, émigré lointain de Pologne, pas de  biens : qui l’on est ne dépend pas de l’argent, n’appartenait pas au même monde que la famille de Thomas. Le narrateur dans cette phrase?  Une maxime essentielle de Milosz ? Si Thomas est fier de l’accompagner, s’il réussit à avoir une arme d’adulte, il en arrive progressivement à se trouver dans l’impossibilité de tuer les animaux. Cela passera par un déclenchement de violence contre des oiseaux, puis à être fier de prendre la décision de les épargner jusqu’à ses pleurs de désespoir d’attenter à la vie du faible, et de n’avoir ni l’aisance physique mais surtout intérieur d’abattre des animaux. En grandissant, dans sa prise de conscience qu’il n’est pas fait comme les autres, pas fait pour tuer. Et l’ennui sera là.

Tous ces moments de vie du personnage central qu’est l’enfant passe par une narration descriptive des événements et par des conclusions, comme une sorte de morale, peut-être, soient métaphysiques, soient religieuses,   prêtées à Thomas, interrogeant sa position dans le monde, sa relation avec Dieu, le faisant grandir et murir. Tout événement de vie devient le prétexte à une réflexion sur soi et le monde. On est faitde tout ce qui nous a formé et nous a marqué.
Et lorsque la tension dramatique devient trop forte dans le coeur de Thomas, le paysage revient dans l’écriture, l’apaisant, beauté harmonieuse du monde, miroir de l’aveuglement des hommes.

Paradoxalement, face aux troubles des hommes, la présence de la nature et des animaux apportent en miroir une paix, paix bousculée, violentée par l’humain, prédateur, dans le désir et la jouissance d’en être le maître. Pour eux, pour ces personnages, est-ce ainsi que l’on devient un homme ! Dans un regard absent de neutralité, où, à travers la chasse, le regard de l’homme se lie à la nature pour la posséder. 

La description de la nature est présente tout au long du récit. Personnage vivant, mais personnage-monde peuplé de la beauté des animaux, survenant toujours au détour de moments difficiles, nombreux,  pour l’animal ou l’humain, participant à la formation de l’enfant dans son rapport à la vie mais aussi à la mort. Avant la grenade lancée dans la chambre de l’enfant, la nature est déjà là, présente , la printemps approchait, la glace s’humectait où s’effaçaient les traces des souliers de Thomas… la neige était déjà fatiguée; à midi des gouttes tombaient du toit…vers le soir, le rose pâle de la lumière sur les bosses blanches s’épaississaient en jaune et en carmin. L’eau remplissait les traces des hommes et des bêtes et les faisaient paraître noires.  Et une page plus loin, lorsque la grenade n’éclate pas mais elle aurait pu éclater alors on aurait sans doute mis Thomas sous les chênes… La monde aurait continué. Comme chaque année les hirondelles, les cigognes et les étourneaux seraient revenus de leurs voyages au-dessus des mers, et les guêpes et les frelons auraient sucé le jus sucré des poires. 

La nature peut vivre sans l’homme, et sa présence  poétique enlève au récit le sentiment de drame lors des évocations cruelles ou violentes, des animaux ou des hommes. Mais Thomas a la faculté de regarder cette nature, de la sentir, d’être heureux à son contact.
D’imaginer un monde utopique.

Si le narrateur reste tout puissant, s’il a décidé de saisir une partie de la vie du jeune Thomas, s’il nous a émerveillé et apaisé par ses enchanteresses descriptions de la nature, réconfortantes face à la désespérance de l’humanité, il place cette écriture dans un temps particulier, dans celui d’une grande guerre qui se livrait par le monde. Des allemands qui pénètrent dans la cour,Thomas en gardera un souvenir fasciné. Le narrateur, comme pour Thomas, propose une suite ( pourquoi aurait-ce été impossible ?), d’une possible rencontre avec cet allemand, une vingtaine d’années plus tard, avec une réaction tout à fait opposée, les poings serrés, dans les rues d’une ville d’Europe orientale que venaient de conquérir les armées du Fuhrer. L’histoire se passe dans  le temps de l’entre deux guerres et si l’on est dans le mûrissement du jeune personnage, il y a une certaine satisfaction pour le lecteur à pouvoir poser des bornes au temps, limites précises, mais ténues, marques d’un narrateur, maître de son temps romanesque et tout puissant sur le destin de papier de ses personnages. Mais temps du récit, paradoxalement, intemporel.

La sensualité, la transmission familiale, les questions sociales, l’attente souterraine de sa mère, l’amitié impossible, le ressenti d’être différent, la guerre en filigrane, et les rapports entre les différents peuples sous le joug d’autres puissances sont les lignes qui parcourent de roman de Milosz. Il donne à entendre l’apprentissage de la vie du jeune Thomas, mais aussi il nous laisse percevoir son travail de romancier, cette autorité sur la destinée de ses personnages. 
Au-delà de cela, il en reste une impression forte de la beauté de la nature, de l’innocente confiance des animaux sans les hommes qui les chassent, en regardant les brumes laiteuses et rose enfantin du ciel. …Parmi elles, sur le blanc de la rosée ou du givre, coqs d’un noir éclatant, énormes scarabées de métal. Le lieu qu’ils ont choisi pour leur escarmouches amoureuses est un jardin enchanté. Des animaux près des hommes ou ceux des prairies, des forêts, des bords de la rivière Issa, même les oiseaux, que les gens considèrent…comme un petit détail, juste un quelconque ornement mobile, à peine s’ils daignent le remarquer, alors que, se trouvant sur la terre avec de semblables merveilles, ils auraient dû consacrer leur vie entière à ce seul but : méditer sur le bonheur.

Ghyslaine Schneider