KADARE Ismaïl, Avril Brisé

L’assistant d’Ali Binak, le fameux exégète du Kanun, explique à Bessian Vorpsi, écrivain ayant fait des récits mi-tragiques, mi-philosophiques sur les contes et légendes de la région des Hauts plateaux de l’Albanie, que derrière ce décor semi-mythique, il faut rechercher l’élément économique. Vous m’accuserez de cynisme, mais à notre époque, le sang comme tout le reste, a été transformé en marchandise. Puis s’attaquant au motif caché de la venue du jeune couple dans ces montagnes, Vos livres, votre art, sentent tous le crime. Au lieu de faire quelque chose pour ces malheureux montagnards…vous recherchez ici de la beauté pour alimenter votre art. Vous ne voyez pas que c’est une beauté qui tue….
Cette critique à l’intérieur de ce roman d’Ismaïl Kadaré, Avril brisé, écrit en 1978, pose le problème du pouvoir de la littérature face à ces pratiques anciennes de vendetta où la mort est au coeur même de la vie.
Vendetta quasi totalitaire de ce Kanun, aux règles explicitées tout au long du roman, dans l’opposition d’un regard théorique aux pratiques vécues dans la vie quotidienne, par les montagnards.

Le roman est encadré par un meurtre inaugural, la reprise du sang du frère tué, Gjorg des Belisha a tiré sur Zef Kryeqyqe, et se termine par un autre meurtre, celui de Gjorg, tué par un membre de la famille Kryeqiqe.  Passage de la mort d’une famille à l’autre, pour l’honneur plus important que la vie, pour l’absence du respect des règles de l’hospitalité, pour tout autre chose, tous les cas envisagés par le Kanun.
Cette mise en place sinistre de la vendetta albanaise fait ressortir deux mouvements en parallèle des personnages qui vont se rencontrer dans une fascination mortelle.

Gjorg part de chez lui pour aller rejoindre la kulla d’Orosh afin de verser l’impôt du sang. Dans ce cheminement et dans un mouvement narratif entre le passé et le présent, l’on comprend la raison de ces successions de meurtres entre les deux familles. Car le Kanun était plus puissant qu’il ne semblait. Il étendait son pouvoir partout, sur les terres, sur les bornes des champs, il pénétrait dans les fondations des maisons, les tombes, les églises, les routes, les marchés, les noces, il gravissait les alpages et même montait plus haut, jusqu’au ciel d’où il retombait sous forme de pluie pour remplir les voies d’eau, qui était la cause d’un bon tiers des meurtres.
En même temps, arrive sur ce haut plateau du nord, dans une voiture qui avait dans son allure quelque chose de velouté, les Vorpsi, Bessian et Diane, venus pour leur voyage de noces dans ces contrées, monde mi-fantastique, mi-épique. Et sur ce chemin, des montagnards avec des fusils et sur la manche ce ruban noir, marque de la mort, identique pour ceux qui cherchent à donner la mort, comme pour ceux qu’elle recherche. Irruption au pays de la mort…comme Ulysse.

Empruntant le même chemin que Gjorg, celui-ci descendant de la kulla d’Orosh, eux y montant, que se fait la rencontre, au milieu du roman.Tout près, un jeune montagnard, très pâle, fixait sur eux un regard interdit. A sa manche était cousu un ruban noir…. Le visage de Diane, légèrement bleuté, s’encadra dans la vitre de la portière…. J’ai entendu, dit-elle doucement, sans quitter la vitre des yeux…. le montagnard fixait la jeune femme d’un regard fiévreux…. Les yeux de l’inconnu…demeuraient fixés sur le carré de la glace où se découpait la figure de Diane…Elle…ne se sentait pas la force de détacher ses yeux de ce voyageur qui avait surgi brusquement sur le bord de la route.
«Ce fut comme une apparition» dirait Flaubert lors de la rencontre de Mme Arnoux et Frédéric. La jeune femme a bien entendu le message des yeux de Gjorg, je ne suis ici que pour peu de temps, femme étrangère. Et de là cette fascination mortelle et amoureuse, une histoire d’amour et de mort. dans la recherche insensé mais irrépressible de l’autre.
Et cette apparition change la nature de la relation amoureuse entre Diane et Bessian. S’éloignant de son mari, devenant un mois après, une forme, vide, avec une effrayante absence, surtout dans les yeux, sidérée par son expérience dans la tour de claustration, épuisée d’avoir rompu un interdit, elle une femme, lui, triste de la perte de sa femme, ressentant brutalement la réalité vide et ennuyeuse de la ville, de sa vie, prenant conscience qu’il n’aurait pas dû monter au Plateau. Le Plateau n’était pas crée pour le commun des mortels, mais pour des créatures titanesques.
Ce voyage aux Enfers, tel Ulysse y rencontrant l’ombre d’Achille, préférant être vivant sans gloire que mort, dessine la vie devenue brisée de cet écrivain, pourtant sensible mais impuissant à s’appuyer sur ses émotions.
Vers la fin du roman, et dans un mouvement inverse à celui du début, le jeune Gjorg profite des quelques jours jusqu’au 17 avril jour de la levée de la bessa qui le protège, en partant à la recherche de Diane, belle comme une fée. Et c’est en courant sur la route pour tenter de la revoir qu’il rencontra la mort. La rencontre désirée ne se fera jamais plus. Lorsque le couple quitte le Plateau, au même moment Gjorg marchait à grands pas sur la Route des Bannières, là où le couple venait de passer.

Gorg est ce personnage qui, sans l’avouer explicitement, mais par son retrait intérieur face à l’ordre de tuer donc de mourir, pour l’honneur de sa famille, s’interroge au fond de lui, sent le désir d’échapper à cette violence ancestrale, avec la conscience que l’inexistence de ces situations rendrait certes la vie plus tranquille, mais par là même plus fade, plus insignifiante. Le contact avec la mort semble donner un goût particulier à la vie. Cette conscience l’autorise à questionner intérieurement la violence de l’obligation de tuer pour l’honneur. Mais l’important pour Gjorg était ce qui se passait en lui. Et c’est implicitement, par lui, que le romancier traque, dénonce l’idée de cette violence-là, celle de la loi du Kanun.

Dans ce roman, la littérature se questionne ou plutôt Ismaïl Kadaré interroge sa force d’influence. Le personnage de l’écrivain, se servant de ces terribles traditions basée sur le droit coutumier établi au 13e siècle, construit ses récits sur ce qu’il imagine dans ces montagnes, mais dans l’univers préservé de la ville. Au contact de la réalité, le lecteur comprend qu’il en sera ébranlé pour toujours, et si Diane pensait qu’il était venu pour vérifier quelque chose au dedans de lui-même, il redescend à la capitale en ayant perdu et son amour et son art.
En miroir, une autre forme de littérature est rassemblée dans la Kulla d’Orosh. Dans le livre des Sangs, le récit et les ballades de cette vendetta. Et les critiques. Littérature honnie, écoeurante, car pour l’intendant ce qui était imprimé dans les livres n’était que le cadavre de ce qui se racontait oralement. 

L’écrit face à la réalité du vécu, ce qui se sait, se transmet par la parole, et qui risque que de perdurer parce que sans recul et dans la force de la tradition. La littérature serait-elle alors, parce qu’elle pose les mots, le moyen  de remettre en question le monde?

Ghyslaine Schneider

 

 

Ismaïl Kadaré, extrait du catalogue de l’exposition, Albanie, 1207km Est

La manière dont on utilise le folklore, le mythe et le passé (…attitude critique ou servile de l’écrivain…).Cela dépend du but de l’écrivain. Jamais cependant, j’aurais souhaité être l’ethnographe des coutumes de mon pays. C’est la pire chose qui puisse arriver à la littérature. 

Alqi Kociko- Extrait de Courrier International (2010)

Lire des articles romanesques consacrés à la survivance de la vendetta à l’ère d’Internet est une chose. Mais quand on regarde la réalité en face, on finit par avoir un sentiment d’amertume et de gâchis. Se limiter à dresser le constat de la survivance de ce fossile datant du XVe siècle, dont nous avons fait un élément phare du “tourisme culturel” du XXIe siècle, serait bien entendu trop simpliste. Souvenons-nous de Joseph Roth : jouir d’un bon Etat de droit est assurément plus valorisant que vivre dans un parc d’attractions d’un autre temps.