ITALIO SVEVO, La question de l’écriture romanesque

Trieste. Ville austro-hongroise, rattachée à l’empire de François-Joseph. Une des villes mythique de la Mitteleuropa, avec Vienne et Prague. Ville aux populations de slovènes, d’allemands, d’italiens. 1914. Sarajevo. L’irrédentisme italien triomphe. La ville est définitivement italienne. Gianfranco Sanguinetti, écrit en 2000, dans une postface au texte de Roberto Balzen sur Trieste, que « …De Hasck à Kafka, de Saba à Svevo, de Kubin à Kupka, de Musil à Kraus, d’Adolph Loos à Gočiar, de Bela Bartok à Gustave Malher, de Freud à Wittgenstein, de Schiele à Klimt, pour ne citer qu’eux, il ne fut, entre Trieste et Prague, un seul domaine dans l’art, la littérature, la musique, l’architecture, etc., qui n’ait été bouleversé et d’où ne se dégagent l’excellence. »
Ainsi, cette ville de l’empire, débouché économique et commercial sur la mer, est aussi une ville littéraire, même actuellement, séjour d’un roman de Claudio Magris, ville dont il dit qu’elle possède une « identité de frontière ». Marquée aussi  par le passage de Joyce, rencontrant Svevo et liant une amitié humaine et littéraire, elle est la scène sur laquelle  sont représentées les intrigues des trois romans de Svevo.  Elle voit les déambulations des personnages, elle est le témoin de leurs histoires les plus intimes, du mouvement de leur conscience, de leurs désirs, elle est lumière et ombre. 
Mais dans cette courte analyse, elle ne sera pas l’objet de notre étude. Cette analyse, s’appuyant sur les traductions françaises, essaiera de cerner les thèmes narratifs de Svevo, mettra en question ses conceptions de l’écriture romanesque, mises en abyme dans les romans eux-mêmes. Un lien avec la vie de l’auteur en fond, se dégageant de cette réalité effective, cherchant une narration dans un questionnement du réalisme et de l’imaginaire, ou du songe.

Ainsi, les trois romans d’Italo Svevo sont parcourus par des lignes communes évoluant au fil des publications, 1893, pour Une Vie, 1898, pour Senilità et plus tard, en 1923, pour La conscience de Zeno. De la fin du XIXe siècle, avec les influences proches des courants réaliste et  naturaliste, (à travers le personnage de Marcariomet devant Alfonso un petit livre qu’il venait de lire: Louis Lambert, de Balzac, Balzac que les naturalistes considéraient contre leur père,) courants littéraires français évoqués dans Une vie, surplombant la création avortée d’un roman à l’intérieur même du roman,  à la dernière publication romanesque de Svevo, au titre évocateur, particulièrement marqué par le freudisme, courant psychanalytique qui commence à se diffuser à partir de Vienne, avec l’évolution de cette écriture introspective devenant  le moteur aboutie de l’écriture du romancier.
Mais au coeur de ces trois romans, le deuxième, Senilità, se voit traversé par cette intensité de réflexions parfois complexes sur les actes et les pensées, les mouvements intérieurs, ceux d’Emilio Brentani, un des personnages, dans un combat entre rêve et réalité ou de Balli, le sculpteur, cherchant à saisir et à analyser le dessous des pensées de son ami. Nous sommes encore loin de l’écrit de Zeno, rédigé à la demande de son psychanalyste, procédé romanesque conduisant au roman, le construisant. 
Cette écriture des mouvements de l’intime confère à ce deuxième roman, une marche de lecture lente, propre à permettre, à l’imagination du lecteur, de se couler dans l’atmosphère nocturne, rarement lumineuse, dans les deux sens du terme, de ce roman triestin. Étape seconde de l’écriture, qui pour être comprise dans ce qu’elle apporte de nouveau et contient de possible, sera confrontée aux deux autres romans. 

L’histoire de Senilità, sur le plan des faits, pourrait se résumer ainsi: l’écrivain d’un seul roman tombe amoureux d’une femme légère. Ce n’est qu’à leur séparation que le terme de « putain » lui sera donné, pudiquement désigné par des points de suspension, parce que tu es une …L’homme qui vit cette  amour, est plongé dans le rêve d’une femme pure, dans le déni de la réalité, dans une  longue interrogation intérieure, marquée dans ses monologues, par son indécision, thème favori de Svevo et qui parcoure son oeuvre. 

Trois personnages masculins, et l’on pourrait se demander s’ils ne sont le même, se transmuant d’un texte l’autre, évoluant progressivement, dans leur rapports avec les autres personnages, mais chacun plongé dans le rêve et l’inertie face à leur réalité.
Dans Une vie, Alfonso Nitti est un tout jeune homme arrivant de la campagne à Trieste, ayant la maladresse ou l’erreur de penser que son amour pour Annetta Maller, ce miracle effacerait enfin leur différence de condition. Svevo prête au personnage le sentiment aigu de sa condition socialement inférieure qu’il tente de compenser par l’étude austère, la tentative de s’élever dans la société, aidée par cette rencontre amoureuse, confrontant les actions de sa vie aux rêves de situations imaginaires. 
Comme pour Emilio dans Senilità, Alfonso pense se retirer du monde pour entrer dans une existence contemplative (à) laquelle il pensait se consacrer…Il ne courait pas le danger de se retrouver un beau jour avec un amour dans le coeur, né de la vanité ou de la convoitise. 
Sa fin, programmatique, est inscrite dès le début de roman, lors d’une discussion littéraire qui dévia sur le suicide d’un caissier …un homme qui vivait très modestement (et qui) n’avait eu d’autre tort que de fréquenter des gens trop riches pour lui. Mais son sentiment d’infériorité de classe l’enferme, et son indécision le fait alterner entre amour et haine, dans l’incapacité de prendre une résolution. 

EmilioBrentani, écrivain d’un seul roman, un homme de plus de trente ans, (ce qui n’est pas sans rappeler quelques éléments biographiques de l’auteur…, mais l’on sortirait de la littérature bien que cela pose la question du lien entre la vie d’un écrivain et celle de ses personnages), rencontre une jeune femme très belle qu’il séduit. Emilio se perd dans le rêve, une habitude,  parce qu’au cours de sa vie, il avait tout rêvé… Après quoi, satisfait du rêve, il avait constaté que rien autour de lui n’avait souffert de ses chimériques ravages… son délit ne faisait tort à personne ! Aujourd’hui au contraire, le rêve était devenu réalité, lui qui l’avait voulu, s’étonnait, incapable de reconnaître dans cette réalité le visage du rêve. 
Autant dans le premier roman, le personnage tente de faire plier la réalité dans ses rêves, le personnage du second, Emilio, projette sur celle-ci ses rêves, ses désirs, ses émotions sur le personnage d’Angiolina. Il nie et refuse la réalité, mais s’en accommode en la regardant à travers son rêve. Et lorsque la mort imminente de sa soeur le jette dehors, dans le vent et le froid de la nuit, pour rompre avec sa maîtresse, il s’affronte enfin à lui-même dans une fin différente de celle qu’il avait rêvée. Comme pour Zeno, entre désir et impuissance de s’arrêter de fumer, Emilio est repris immédiatement par le songe (qui) le possédait à tel point qu’il n’aurait pas su dire quels détours finiraient par le reconduire à sa porte  (celle de sa maitresse). 

Le personnage d’Alfonso, dans Une vie, est pris dans les rets de sa vanité et du mépris dans lequel on le tenait, avec le sentiment que plus aucune voie ne serait ouverte pour revenir en arrière: il restait pauvre et abandonné dans la vie, alors qu’il aurait pu être riche et aimé. Tout cela peut-être par sa faute. Le suicide lui paraît être le moyen de retrouver l’affection d’Annetta, dans une idéalisation de cette amour disparue. Le narrateur le fait réfléchir sur les raisons possibles d’être contre le suicide, mais tous ces arguments le faisait sourire. Ce n’étaient pas des arguments mais des désirs: le désir de vivre. La disparition du corps sera l’anéantissement de son incapacité à vivre. Et là encore, dans ce geste ultime, c’était le renoncement auquel il avait rêvé. Pour lui, il y a superposition de la réalité avec l’imaginaire.Il en sera de même pour la soeur d’Emilio, Amélie, au moment de son agonie,  où le songe se mêlait au réel. 

Il y a toujours pour ces personnages principaux une impossibilité à s’échapper de leur enfermement, qu’il soit social, amoureux. La situation devenant difficile, ils fuient dans l’éloignement en pensée, dans un  retrait de la situation dans laquelle ils sont plongés, pour une rupture ou un prétexte qui leur semble plus important, dans l’effacement de ce que les autres vivent comme le personnage de Zeno qui est absent de  l’enterrement de son beau-frère. Mais surtout, ils fuient aussi dans l’absence d’émotions, dans une vie en solitaire. Sans émotion qui vienne perturber une vie atone, comme Emilio. 
En effet, pour ce dernier, apprenant plus tard la fuite mélodramatique d’Angiolina, ce fut un déclic, le premier effet,  qui le propulsa, au contraire de ce qu’il pensa immédiatement, la vie m’échappe, en pleine vie, dans le plus vivace des ressentiments. Mais aussitôt, ce fut le songe qui l’emporta,  il rêva d’amour et de vengeance comme après leur première rupture. 
Le temps transforma sa perception puisqu’il admira cette époque de sa vie : la plus importante, la plus lumineuse. Il s’en enchanta. Il en vécut comme un vieillard du souvenir de sa jeunesse. Seul Zeno aura une fin différente, transformé par l’irruption de la guerre et surtout par la psychanalyse, bien que refusant, ironiquement, d’admettre que la cure modifia sa perception du monde et de lui-même. Pour lui, le temps reviendra alors en adéquation entre l’imagination introspective et la réalité vécue de l’immédiateté. 

Ces personnages masculins sont dans une relation singulière avec la mort, et à ce moment si particulier, ils éprouvent le besoin de revenir à des événements émouvants de leur vie, en pensée ou par des actions, pour alléger l’inévitable confrontation  avec la mort de l’autre, celle-ci signifiant en creux leur propre fin. Ils vont fuir l’insupportable. Alfonso fuit en rêve vers Anetta au moment de la mort de sa mère et Emilio sort pour rompre avec sa maîtresse. Il en est de même pour Zeno.L’impuissance des personnages à se confronter à la réalité crue de la vie, les plonge dans alors l’ambivalence. 
Svevo, avec sa perception fine de la nature humaine, la traduit par cette écriture analytique descriptive des méandres de la pensée, prise en charge soit par le narrateur, soit par le personnage lui-même. 

Mais si une perspective autobiographique introspective construisent ces trois personnages, la lecture de ces trois romans permet de dégager l’idée que chacun est la suite de l’autre. Alfonso Nitti, Emilio Brentani, et Zeno Cosini remplissent, à des degrés de plus en plus marqués cette interrogation-là.  Tout d’abord, au niveau de l’écriture d’un roman, mise en abyme dans le roman lui-même, en plus de poser la question du roman, poursuit l’analyse de ce sentiment d’indécision, marqué par une ambivalence qui structure les personnages. Alfonso n’arrive pas à écrire un roman, mais Emilio en a déjà écrit un et se remet au second, celui-ci restant avorté, tandis que Zeno écrit une confession psychanalytique qui forme un roman. 

D’autre part, Svevo insère cet état psychique d’ambivalence, d’indécision, dans les activités  commerciales ou bancaires de la ville de Trieste. 
C’est ainsi que l’on voit ce monde de la banque décrit et analysé en profondeur: une description de la multiplicité des personnages dans le premier roman, se rattachant de la sorte à de possibles romans balzaciens, comme le monde du négoce dans La conscience de Zeno, mais cette fois-ci, du point de vue des hommes de la bourgeoisie des affaires. Senilità n’aborde pas cette description, il n’y a que le mot bureau qui lie Emilio à son travail, ainsi que l’atelier du sculpteur Balli. Le monde du travail est effacé pour laisser toute la place à l’analyse des mouvements intérieurs, et dans le dernier roman, ce monde des affaires n’occupe pleinement qu’un chapitre. 

La relation avec le féminin trouve être plus marqué dans Senelità parce qu’il occupe l’ensemble du roman. Cette incapacité, ces atermoiements  à se détacher de cette femme, dont il a bien compris la nature et le commerce, puisqu’à chaque rencontre, Emilio lui donnait de l’argent, est la marque de l’impuissance des personnages masculins de Svevo. Ils tergiversent, prennent des décisions qu’ils ne peuvent tenir, suivent leur rêves ou leurs désirs de Pygmalion, et il faut, pour les deux premiers romans, des réalités fortes, l’abandon de l’être aimé ou sa perversité, la mort, pour accéder à une réaction. Et c’est à ce niveau que la modernité de La conscience de Zeno prend toute sa nouveauté, par l’intervention de la théorie freudienne, modifiant le temps du vécu, du souvenir et de l’enchaînement des faits par leur association. A la fin du roman, le personnage reconnait être sorti de son incapacité à décider.

Ainsi se conjugue un regard  sur des événements inévitables de la vie humaine et la réalité sociologique des personnages. Au début de son écriture romanesque, Svevo semble unir ces deux aspects, puis ils se dissocient, laissant le champ libre au regard analytique de l’introspection et de l’écriture.  

Quant aux personnages féminins, ils fonctionnent différemment. Ils ne sont pas ou peu dans cette relation intime avec eux-mêmes. S’ils réfléchissent, ils restent plus près de l’action et ne paraissent pas souffrir des mêmes états d’âme. Dans Une vie, on passe de la jeune fille Annetta, riche héritière à Lucia, la fille de la logeuse d’Alfonso, puis  à Francesca, maîtresse de Maller, le père. Alfonso fait face à ces trois femmes séduites, mais  placés à trois niveaux de la société, et pour ce fait, les actes n’ont pas les mêmes résonances. Si les deux jeunes filles – se sont données – aux jeunes gens, Annetta sera trouver un mari digne de sa situation sociale. On sait peu de son amour pour Alfonso, et comme pour Lucia, plus crédule, elles s’affranchissent des conventions sociales, et laissent place à leur désir. Désir sexuel canalisé par le mariage. 
Les stéréotypes de la jeune fille séduite, de la première possession assez violente, à une femme restant toujours dans son statut de maîtresse, ne pouvant s’élever au stade d’épouse, confère au roman ce caractère attachant  certes, mais ironique sur le statut des maîtresses. Ces premiers personnages féminins sveviens paraissent encore représenter les archétypes romanesques de la fin du 19e siècle, marqués par les courants littéraires du temps, et par leur société.

Dans le second roman de Svevo, deux images se font face, la femme qui assume ses multiples amours et celle qui se réfugie dans le rêve d’un amour, la putain et la femme pure, Angiolina et Amélie, la soeur d’Emilio. Angiolina lui donne une vision de l’amour dégradé par le sexe, mais qui se transforme dans l’esprit d’Emilio en un grand et pur désir. Ce désir de possession s’appuie sur un bas compromis: se faire épouser par un autre galant pour se donner à Emilio. Il accomplira son désir, et elle se donna à lui, où plutôt, elle le prit. …Le mâle était satisfait, mais cette satisfaction était vraiment la seule qu’Emilio eût obtenue. Il avait possédé la femme qu’il détestait, non celle qu’il aimait. Cette dernière est celle qu’il rêve, celle qui lui apparaît comme un ange. La possession de la femme ne lui donnaient  pas la vérité de l’être. Mais l’ange, passant des rencontres nocturnes à la lumière du jour, dans les rues de Trieste, devient paradoxal, lumineux et triomphant.
Il s’ensuit un portrait détaillé de son vêtement, de son visage, son costume blanc, aux lignes exagérées suivant la mode d’alors…était fait pour attirer les yeux et les séduire. … son visage… rehaussé dans sa lumière à la fois dorée et effrontément rose. La ligne des lèvres, rouge d’un sang vif, se détachaient sur des dents éclatantes, chacun de ses sourires heureux et doux qu’Angiolina jetait au vent et que les passants recueillaient avec joie. …il y avait dans son oeil une manière de salut à l’adresse de tous les hommes élégants qui passaient. Un mouvement se produisait dans la pupille et à tout instant la densité et l’intensité de la lumière qui émanait se modifiait. Cet oeil pétillait ! Ce qui plus tard, lorsqu’à nouveau il la voit dans la rue, s’offrir à tous les passants- c’est à dire leur lancer à tous l’invitation de son regard effronté, il prend conscience que par cette excitation…il était saisi à la gorge par le désir… Désir qui le fait balancer entre attraction et répulsion de cette relation jusqu’à prendre conscience de la nature d’Angiolina et à la décision de revenir à une vie calme, immobile. A la sénilité. 

Et opposé à celui-ci, femme conquérante et victorieuse,  sûre d’elle, dans une ingénuité perverse et menteuse, le portrait pur d’Amélie, celle qui rêve d’être aimée, qui aime Balli, trahie par les paroles de ses rêves,  qui n’avait jamais était belle. Longue sèche, incolore- Balli disait qu’elle était née grise- elle ne possédait d’autres grâces que deux mains admirables pour leur blancheur….  Puis, à l’opposé radical d’Angiolina,  en sortant dans la rue, avec Balli et son frère, elle semblait plus insignifiante que jamais, vêtue de noir, une petite plume blanche au chapeau. 
Le frère comme la soeur sont tous les deux atteints  d’un mal pareil, aimer dans l’impuissance d’être aimé et croire qu’on les aime, portés par leurs rêves. L’amour, s’il est à la fois pour Amélie, grand et pur désir, …le désir divin, est dégradé et avilie par le sexe pour une Angiolina, une source de méprise pour les personnages. 

Plus de vingt ans plus tard, le troisième roman de Svevo propose une galerie de personnages féminins plus variée et plus complexe. Il reste toujours l’opposition entre l’épouse et la maitresse, (le titre d’un chapitre) entre celle qui excite le désir et celle qui est dans la lignée familiale, mère et compagne officielle. Zeno rencontre cette famille avec ses quatre jeunes filles différentes. Elles ont la possibilité de choisir celui qu’elles aiment, et Zeno en fera l’expérience. Pris par son rêve d’amour pour l’une, devant son refus et son choix, il en épousera une autre, moins belle, mais amoureuse du jeune homme. Marié, il rencontrera une autre, qui sera sa maîtresse, mais celle-ci n’est plus une putain et choisira un jeune homme qui l’épousera, sortant volontairement de cet état-là. 
Le féminin aussi se développe en une autre figure, celle de la mère. Elle est présente dans les trois romans. La mort de la mère  d’Alfonso Nitti plonge le jeune homme dans une générosité coupable et fatale, tandis que l’image maternelle auprès d’Annetta, Francesca est ambivalente, et siège de rancunes   parce qu’elle prend la place de la mère morte. 
Celle d’Angiolina profite de sa fille, pour avoir l’argent qui fasse vivre la famille, la soutenant dans ses mensonges, la petite soeur suivant la grande, et Emilio, en baisant l’enfant au front , resta stupéfait et se laissa couvrir le visage de baisers qui n’avaient rien d’enfantin. La mère ici, est une maquerelle. Mais cette image disparaît presque totalement dans La conscience de Zeno, pour s’affirmer dans l’image de la mère devenue cheffe de famille, tandis que la mère de Zeno est elle aussi, morte dans la jeunesse du personnage, comme pour le frère et la soeur, dans Sénélità. La figure de la mère prend de l’épaisseur, joue un rôle dans la famille et n’est plus celle qui fait de simple recommandations à son fils. 
Là aussi, la maquerelle et la femme-mère de famille s’opposent, comme si Svevo aurait voulu envisager les différentes statuts de la femme, dans la famille et dans la société. Elles n’ont pas de réflexions psychologiques particulières, mais restent avisées, elles sont dans le factuel, dans l’épaisseur de la vie et de leurs intérêts. 

Les femmes sont devenues plus libres dans leurs choix, même si les conventions sociales les cantonnent dans ce rôle de mère, de putain ou de maquerelle, et d’épouse. Le dernier roman confère à l’image de la femme un statut plus nuancé, plus large, dans une société plus bourgeoise, évoluant du rôle de la toute jeune fille bien éduquée à celle qui assume ses choix amoureux, pour devenir une mère attentive et une compagne se voulant éclairée auprès de son mari, même si celui-ci échoue. La maîtresse aussi devient presque sage et vertueuse, sortant de sa condition de maîtresse en se mariant.  

Le profil romanesque des personnages suit la maturité de l’écrivain et l’évolution des courants de pensée qui marquent le début du siècle comme le freudisme. Le monde, comme la destinée de Trieste, ont changé entre 1898 et 1923. Le première guerre mondiale a commencé à donner une place aux femmes qu’elles n’avaient pas encore, et le littéraire porte la marque de ces changements. Leur statut est devenu plus souple, plus libéré.  
Les personnages masculins qui eux aussi évoluent du jeune homme aux prises avec la société bureaucratique de la banque, avec ses emplois subalternes, ses échecs, aux dirigeants, dans cette bourgeoisie des affaires. La réussite est là. Mais ce sont surtout les personnages principaux qui portent cette introspection qui s’approfondit de roman en roman. C’est ce qui fait la densité des personnages, et l’évolution et la maturité du regard de Svevo.

Un aspect particulier marque le second roman triestin, dans cette relation homme-femme, et qui donne le titre au roman. 
L’on a un personnage, double de Svevo, pourrait-on penser, un romancier, qui comme lui, vivait à ses débuts d’un modeste emploi dans une compagnie d’assurance, et dont l’oeuvre, limité à un seul livre, (mal accueilli par la critique pour Svevo, non pour le personnage-romancier !), lui rapportait … qu’un semblant de réputation de quoi satisfaire non pas une ambition certes, mais une vanité… une sorte de bon renom littéraire et figurait au bilan artistique de la ville. Manière ironique d’arranger la réalité… en un désir littéraire. 
L’inertie de ce personnage devra se confronter à l’expérience de cette rencontre amoureuse, une séduction féminine qui le plongera dans une incapacité de choisir, dans une ambiguïté évidente entre une jeunesse de vie, donnée par cette amour rêvée, charnelle, et un refus de mobilité intérieure se traduisant dans le désir de retrouver la tranquillité d’avant la rencontre,  une immobilité passive équivalent à une forme de mort. 

La sénilité,Senilità en italien, terme  qui garde ce même titre italien dans sa traduction française, devient un thème qui commence souterrainement,  surgit dans l’écriture plutôt vers la fin du roman. Cette amour que porte Brentano à Angiolina, et sa possession physique, redonne vie au personnage. Il n’est pas le seul, même Balli, le sculpteur, la regarde avec les yeux de l’art et la désire pour lui servir de modèle. C’est en la rencontrant lors d’une promenade au bord de la mer, qu’elle surgit  devant le deux hommes, et ajoute le narrateur que c’était la jeunesse même, incarnée et vêtue, qui se mouvait dans la lumière du soleil. 
Les deux hommes sont fascinés par cette femme, l’un pour accomplir un chef d’oeuvre, qu’il perçut… dans tous ses détails,  et l’autre pour accomplir une création imaginaire, celle d’une femme-ange, belle et surnaturelle, mais qui n’existe pas, faisant penser aux vers de Baudelaire, dans son poème intitulé La beauté:

Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre ….

Car j’ai pour fasciner ces dociles amants, 
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles: 
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles.

L’on peut alors revenir à la description des yeux d’Angelina, de leur pourvoir fascinant et séducteur sur tous les hommes, et le confronter à cet autre poème, L’hymne à la beauté:

…ton regard infernal et divin
Verse confusément le bienfait et le crime,
Et l’on peut pour cela te comparer au vin.

Tu marches sur les morts, Beauté, dont tu te moques;…

Angiolina envoute ce qui lui permet d’aller là où se trouve son intérêt, et d’agir à sa guise. Pour Emilio, elle lui apporte cette énergie de vie qu’il n’a pas, le sentiment de vivre intensément parce qu’il la rêve au-delà de sa réalité, parce qu’elle est – infernale et divine. Si sa possession lui enlève momentanément sa faculté de rêver, c’est un rêve d’une scène improbable qui lui redonne vie, parce que ce rêve devenant réalité eût été la vraie possession. Pour lui, le rêve est une faculté qui lui donne vie et jeunesse, qui courait dans ses veines, despotiques comme jamais, et annulait toutes les résolutions formées par un esprit sénile. En rompant au moment de la mort de sa soeur, il retourne à l’inertie de sa vie, il revenait au calme de jadis, où tout est mesuré, terne et ritualisé. La tranquillité est assurée et la jeunesse perdue. Ainsi ce terme de – sénilità- titre du roman, sénilité, en français, mot apparaissant au XIXe siècle, vient étonnamment de -sire- formé sur le génitif latin senis, et comporte de ce fait une marque de respect, de part son étymologie. Mais ici, ce sens est perdu pour faire place à celui de vieillesse, de régression et d’immobilité de la vie dont est atteint le personnage d’Emilio Brentano, sans avoir su saisir l’opportunité offerte. Bien que jeune encore, il est saisi par l’affaiblissement d’un vieillard peu loin de la mort. Et celle-ci est bien présente dans les trois romans de Svevo.

Il pose la question de ce qui propulse la vie, lui donne son énergie et apporte ce mouvement dynamique qui fait entrer de plein pied dans le réel. La décision de faire ce qui convient à soi, demande de changer, de se comprendre, d’abandonner une certaine part de soi, celle qui, dans ces deux premiers romans, tire vers l’immobilisme. 

Une autre question surgit à la lecture de ces romans.Quelle place a l’art ? Comment modifie-t-il la vie ?

La question de l’écriture romanesque et de la portée de celle-ci, est posée à l’intérieur des romans mêmes, une interrogation du regard de Svevo sur son art. Comme on l’a souligné précédemment, il marque sa filiation avec les courants littéraires français de la seconde partie du XIXe siècle, dans une approche nouvelle, évoluant dans le temps, sous l’influence des autres romanciers de son époque comme Joyce, Montale ou des courants de pensée nouveaux, comme celui de Freud. 
Effectivement, l’écriture de ces romans, au-delà des histoires narratives et des questionnements sur le mensonge, la jalousie, la confrontation entre rêve et réalité, le face à face avec la mort,  inscrit, d’une manière à chaque fois différente,  une mise en abyme de l’écriture elle-même, ce que cet art peut apporter à celui qui le pratique, art évoluant de 1893 à 1923.

Ce sont les personnages masculins qui sont les metteurs en scène de cette question. Cependant, dans son premier roman, c’est Annetta qui propose au jeune Alfonso d’écrire un roman, et des discussions surgissent dans ce petit salon littéraire qui tourne autour de la jeune fille. Le construction de l’intrigue  romanesque proposée ne convient pas au jeune homme, car elle éprouvait des difficultés à progresser dans une intrigue qui tendait à l’absurde… et dans la petite tête d’Anetta, les idées commençaient à faire défaut pour aller de l’avant. Jugé par la jeune fille, sûre de ses positions littéraires, elle le traite de « gros bêta »… l’observant avec admiration, comme un original d’être étudié … mais non lu. 
Cette tentative d’écrire pose une autre question, celle du choix entre des thèmes  romanesques et un essai philosophique que doit faire l’écrivain.  Elle continue à penser que si Alfonso disposait d’un grand nombre d’idées élevées, il était incapable de les assembler en un bon roman. Il était trop lourd et trop gris. Tôt ou tard, il se ferait un nom avec une oeuvre philosophique de valeur, mais les romans, non, c’était trop frivole pour lui. Ironie en miroir du narrateur-écrivain, ces deux personnages n’en faisant qu’un pour cette réflexion sur le roman. Le roman est-il moins influent qu’un essai philosophique? Sa portée moindre sur le lecteur et la société ?
Il est certain que dans celui-ci, au-delà de sa référence littéraire ou hommage à Une vie, de Guy de Maupassant, il multiplie les intrigues de nombreux personnages annexes sur trois lieux, ceux du travail, du salon et la chambre d’Anetta, dans les rues de Trieste et le village natal du personnage, entre l’intime et le social, entre la ville et la campagne. Des possibilités qui permettent d’exploiter une grande variété de personnages.
Et paradoxalement, le narrateur fait dire à Alfonso son désir d’expurger des situations destinée(s) à grossir le récit en roman. 
Mais porte-parole de l’interrogation du narrateur, l’intrigue doit-elle être resserrée ou pas, Alfonso avait proposé de laisser de côté toute cette matière inutile, de ne conserver que les deux fiertés …peut-être en aurait-il résulté une analyse valable de la fierté. Mais cette proposition est moquée par Annetta, la considérant positivement comique . Et Alfonso, incapable de travailler à ce projet tel qu’il est conçu par la jeune fille, il y avait une fois un jeune homme; il vient de son village dans une ville et s’est fait d’étranges idées sur les moeurs citadines. Les trouvant différentes de ce qu’il avait rêvé, il tombe dans la mélancolie. Puis nous y mettrons un amour. Il vous est arrivé d’être amoureux ?….Nous raconterons sa vie…Naturellement ce ne sera pas un employé; nous en ferons un homme riche et noble, ou plutôt noble. Gardons la richesse pour la fin. Et enfin le rêve qui, un soir, transforme le projet: un jeune homme devenu pauvre vient chercher fortune en ville…persécuté par son patron et ses camarades…aimé par eux, parce qu’avec intelligence il épargne une grosse perte à la maison…il épouse la fille du patron.

Un romantisme tourné en dérision par le jeune homme qui rêve de cette situation mais que le roman lui-même contredire. Une sorte de mise en abyme de la situation vécue par les personnages dans l’écriture et le thème du roman. Une façon de moquer ironiquement du rêve des personnages, incapables d’être dans la réalité. Un grand thème svevien.

L’intrigue se resserre dans Senelità autour du point central d’Angelina, facteur d’attraction et de désagrégation des relations. Cela donne au narrateur la possibilité de développer les réflexions et les mouvements intérieurs de la conscience de seulement trois personnages, Emilio, Stephano et Amélie. Les intrigues secondaires sont quasiment inexistantes. La question du courant littéraire se fait plus précise par l’interrogation entre la vérité de la vie transcrite en littérature et l’imaginaire du romancier. Les références littéraire ou leurs influences s’éloignent pour aborder la question d’un point de vue plus théorique. 
Emilio est l’écrivain d’un seul roman. Epuisé par l’exagération sentimentale, de part sa relation ambigüe et jalouse avec Angiolina, et parce qu’il se rappelait que son art l’avait déjà tiré une fois de son inertie: après la mort de son père, il se remet à écrire, avec un thème qui n’est pas sans rapport avec celui d’Une vie, et c’est ainsi qu’en une seule soirée, il écrivit le premier chapitre d’un roman. Renonçant à son ancienne méthode, il s’inspira de la réalité. Il raconta le début de son aventure, analysa ses propres sentiments. … ses violences et ses colères…un portrait d’Angiolina – dont la beauté paraissait dès l’abord gâtée par une âme  basse et perverse…le magnifique paysage qui avait servi de décor…
… Le soir suivant , il se remit à écrire, relut le texte de la veille, et l’homme ne lui ressemblait en rien. Quant à la femme, elle conservait quelque chose de la femme-tigresse de son premier livre, seulement elle ne vivait pas. Cette réalité qu’il avait voulu reproduire était moins croyable que le songe qu’il avait réussi quelques années plus tôt à faire passer pour réel. Ne réussissant plus à écrire, il décide de renouer avec sa maîtresse pensant que l’ardeur qu’il ne trouvait plus en lui devait lui venir du dehors: il espérait vivre le roman qu’il était incapable d’écrire.
Cet exemple d’écriture d’un second roman par le personnage de l’écrivain est bien un échec. D’une part, il n’a pas l’énergie de recommencer, et d’autre part, cette forme d’écriture, la simple transcription de la réalité  ne permet pas de construire une illusion romanesque précisément. 

Mais issu de ces courants littéraires français, apparaît dans ces deux premiers romans, une analyse sociologique qui n’élude pas une forme de déterminisme dans la vie des personnages. La description évolutive des types sociaux contemporains, n’épargne pas les milieux populaires, donne ce reflet de la réalité contemporaine de l’écrivain. En passant d’un livre à l’autre, le squelette de ses personnages se transforme et s’éloigne des premières influences littéraires, une continuité sans l’être, comme le travail d’écrivain, dans cette mise en abyme de l’écriture romanesque à l’intérieur même du roman.

Svevo écrit aussi dans une intertextualité non-dite, mais avec une admiration pour les romanciers français qui ont eu une influence évidente.  L’on peut lire celle de Flaubert, avec le personnage d’Amélie. Elle n’est pas une Mme Bovary, mais elle lit des oeuvres romanesques, quelques centaines de romans qui encombraient la vieille armoire…Ces lectures qui lui faisait entrevoir les aventures amoureuses décrites, deviennent, dans la passage  vers sa réalité, une possible évidence, elle endosse leur imaginaire, et s’interrogeant  sur elle-même, ..elle ne s’intéressait plus, lectrice passive, à un destin étranger. Son propre destin était en jeu. L’amour entrait en elle avec son cortège de soucis et de douleurs…L’identification romanesque a fonctionné et c’est ce qui est déconstruit.Mais aussi, dans Une vie, au-delà du rappel au roman français au même titre, se combine un signe de loin fait à celui de Stendhal,  Le  Rouge et le noir, par la rencontre entre Julien Sorel et Mathilde de la Mole. Le jeune homme veut s’élever socialement, comme Alfonso Nitti, il choisira le Noir, c’est à dire les ordres religieux. Ils se rencontreront dans la bibliothèque paternelle et dans la chambre de la jeune fille.
Ecrire avec ce qui fut déjà écrit est bien une réalité littéraire, pour continuer ou déconstruire. 

Ainsi, il interroge le naturalisme dont un des aspects théoriques était une forme de reproduction de la réalité. L’écriture serait-elle la transcription de celle-ci, par cette description en exercice de la mécanique de la composition d’un roman? Se pose alors la question de l’imaginaire dans l’écriture : le roman serait-il le songe, le rêve éveillé du romancier ou le lieu du reflet de la réalité comme l’expliquait Stendhal, un miroir que l’on promène le long d’une route. Mais la capacité de l’imaginaire de l’écrivain, son style, l’anatomie des personnages les rendant réels plus que la réalité, et surtout, la composition narrative du roman interviennent dans sa réussite. C’est du moins aussi une interrogation de l’écrivain Svevo. Pour en arriver à l’écriture de La conscience de Zeno.

Effectivement, dans ce troisième et dernier roman, l’introspection des personnages est complètement différente. Svevo n’appréciait pas le fait que l’on dise que ce roman était un roman psychanalytique. Comme on l’a déjà expliqué, l’écriture de ces chapitres aux thèmes différents, mais liés dans leur progression, est destiné à un psychanalyste pour commencer une cure. Et dans ce pacte romanesque, venant ouvrir et clore, par le thème de la psychanalyse, les cinq chapitres, l’ensemble constitue le roman lui-même.  La question de l’écriture du roman devient le questionnement de la réalité racontée, sortie de l’inconscient, devenue fiction qu’est cet écrit analytique, introduisant en littérature , comme une démonstration, la transformation de la réalité perçue dans la narration elle-même. Le dernier chapitre, Psychanalyse, change le temps de la narration, dans l’accord du temps narré et du temps vécu par le personnage, combinaison de ce qui est raconté et comment cela est raconté, ce qui est vécu et ressenti.

Ainsi, la qualité, la force d’introspection des personnages apparut dès le premier roman, s’épanouit ici, constituant la substance romanesque elle-même. L’intrigue prend alors une place secondaire mais soutenante. L’utilisation de la notion du temps définit la grand modernité de cette écriture. Le personnage-écrivain pose la question de à quoi sert l’art. Il explique que cela lui a permis de s’en sortir à la mort de son père, mais devant une autre difficulté, ici amoureuse entre la réalité et son rêve, l’art ne lui semble ni fécond, ni utile. Mais peut-on vivre le roman de sa vie ? Ce qu’il désire. Et là encore, c’est l’échec. 

Plus que le contenu, c’est la force de la composition du livre qui marque la différence. Les romans de Svevo sont novateurs et le dernier le sera encore plus. Il interroge et d’une manière différente, au cours de ces textes, la nature humaine, son impossibilité, son impuissance à prendre une décision. Ce fil conducteur semble trouver une réponse dans le dernier roman.  

Mais aussi, il porte un regard aigu sur son art qu’il interroge en portant le questionnement dans le roman lui-même, comme un élément narratif. Doit-on transcrire la réalité? Il démontre que cela est impossible, ce ne serait pas un roman. En introduisant, par un personnage romanesque, tel que Zeno Cosini, le processus des narrations associatives, il explique que la réalité se transforme lorsque l’on tente de la retranscrire, qu’elle n’est que le résultat de notre ressenti et de notre regard. Elle n’est ni la vérité , ni l’exact réalité. Cette matière forme son troisième roman, mail il dit aussi, que pour lui, l’écriture romanesque est du même ordre, ce qui en fait sa force et son attraction. Interrogation perpétuelle entre vérité et fiction. 

Sur le plan proprement dit des courants littéraires, son interrogation sur le naturalisme se règle en trois romans pour évoluer vers une mise à l’épreuve de la matière littéraire avec ce nouveau courant de pensée. Le roman enfile le vêtement du discours psychanalytique et pose ainsi à la lumière des théories de Freud, la question de la mémoire dans une parole, qui, avec ses manques, ses recompositions crée une matière devenant, par l’écriture et la composition de l’écrivain Svevo, un roman moderne. Joyce ne manqua de soutenir son ami et de lui écrire:Je le dis avec beaucoup de plaisir. Pourquoi vous désespérez-vous? Vous devez savoir que c’est de loin votre meilleur livre. * Et Valéry Larbaud, de le lancer et le faire connaître en France.

Ghyslaine Schneider

Bibliographie
* Italo Svevo: Ulysse est né à Trieste. In, Introduction de Dino Nessumo. 
Roberto Balzen, Trieste
Claudio Magris, Microcosmes; Classé sans suite; Loin d’où
Milo Dor, Mitteleuropa
Frank Venaille, Trieste
Angelo Ara et Claudio Magris, Trieste, une identité de frontière
http://lerivagelitteraire.fr/italo-svevo-la-conscience-de-zeno/

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ITALO SVEVO, La conscience de Zeno

Écrire est le meilleur moyen de rendre de l’importance à un passé qui ne fait plus souffrir et de se débarrasser plus vite d’un présent qui fait horreur. 
Italo Svevo, La conscience de Zeno

Chercher la vérité, c’est interpréter, déchiffrer, expliquer.
Penser, c’est toujours interpréter, c’est à dire expliquer, développer, déchiffrer, traduire un signe.
… C’est pourquoi les signes de la mémoire nous tendent constamment le piège d’une interprétation objectiviste mais aussi et surtout la tentation d’un interprétation subjectiviste.
Gilles Deleuze, Proust et les signes

Trieste. 
La ville est le débouché de l’empire austro-hongrois, sur la mer Adriatique, « la route de Vienne ». Elle enveloppe dans son écrin le roman d’Italo Svevo, et même son nom latin -Tergestum, fait écho à la Bourse de la ville, lieu intense du commerce, le Tergesteum, où se rend souvent le personnage.  Mais arrivé aux dernières pages, le lecteur sait peu de choses sur celle-ci. Elle en est le théâtre sur la scène de laquelle le personnage de Zeno évolue au cours d’une partie de sa vie jusqu’à la première guerre mondiale. Et la quasi absence de la ville interroge, renvoyant au titre, suggérant que ce qui semble plus important de ce roman est « la conscience », comprendre intiment ce qui arrive, dans la complexe relation aux autres.

Si l’on s’attache à l’écriture de ce roman, au-delà de la division du texte en six chapitres, une des caractéristiques principales en est cette manière si particulière de pénétrer dans les réflexions du personnage, et de le voir vivre au cours des étapes essentielles de sa vie. Les événements, nombreux, ne sont que des adjuvants narratifs, même s’ils sont essentiels à ses réflexions sur ce qu’il vit. Ils sont décrits certes, même si le plus important ne paraît pas être leur contenu, mais la position de « la conscience » face à ces événements, traduisant la complexité de la vie psychique du personnage. S’ils progressent, s’éclairant mutuellement, ils permettent d’accéder à deux discours.  

Celui de la narration des événements de la vie du personnage, moments cruciaux de son existence. Chaque chapitre met un mouvement un des aspects du caractère de Zeno et l’événement essentiel, défini par le titre du chapitre, chacun se liant au précédent, s’agglutinant progressivement, fonctionnant par cercles concentriques qui se chevauchent, sans caractère linéaire, pour former le tout de son être, mais aussi son histoire personnelle. Un tableau complet, montrant les étapes de la jeunesse, du mariage, du travail, des morts et des naissances et finalement l’émergence de la guerre. Comme la vie banale d’un homme.

L’autre discours est sa réflexion sur les événements de son existence. Réflexions conscientes mais écrites rétrospectivement, effaçant, par là-même, toute spontanéité à cette réflexion et posant la question de la reconstruction des événements passés, même si le personnage n’est pas sans ironie avec lui-même, et sans gommer ce qui ne le met pas en valeur. Cette question entraîne une autre qui est celle de la vérité du souvenir et des paroles passées, laissant l’inconscient aménager le conscient. Mais nous sommes dans un roman qui se veut être une analyse historique pour faciliter l’analyse psychanalytique, avant la cure, afin d’éviter les refoulements qui peuvent intervenir à ce moment là, lui aurait dit son médecin. 
Une autre difficulté est présente. Écrit au moment de la guerre, le personnage partagé entre la culture italienne et l’allemande, justifiera ses oublis, cette omission, parce qu’elle prouve tout simplement qu’une confession écrite par moi, en italien, ne pouvait être ni complète, ni sincère. Même, à ce moment là, le passage d’une langue, le dialecte triestin,  à une autre, l’italien, puisque le territoire n’appartient plus à l’Autriche, sert d’alibi à l’écrivain, ironie qui est constamment présente.

C’est ainsi que, dés le début, nous apprenons qu’un médecin, le  docteur S., psychanalyste, lui demande de coucher par écrit une forme d’autobiographie, pensant que l’écriture lui permettra de se comprendre et de saisir l’origine, la ou les causes de ses douleurs physiques et des troubles qu’il évoque successivement. 
Un procédé littéraire, efficace et déjà mis à l’épreuve réside dans cette  Préface. Ancien procédé utilisé souvent par les écrivains du dix-huitième siècle, et rappelons-nous le préambule des Liaisons Dangereuses, manuscrit trouvé et publié pour l’éducation vertueuses des jeunes filles. Une manière de prendre de la distance avec ce qui est écrit ou d’en atténuer faussement son effet, pour en augmenter davantage la portée, ainsi de passer outre la censure de l’époque. Ici, pour encadrer ce roman  qui est un regard sur la psychanalyse, au moment où Freud est déjà reconnu, et ses principes utilisés. 

Le docteur S., en possession de ce manuscrit et parce que la cure fut interrompue par Zeno, décide de le publier par vengeance et, en continuant… j’espère qu’il en sera furieux. Qu’il sache cependant que je suis prêt à partager avec lui les sommes importantes que je ne manquerai pas de retirer de cette publication. Cette disposition littéraire permet ainsi, tout au long du roman, de connaître le personnage de Zeno dans son intimité profonde, de lui permettre de raconter tous ses troubles, ses lâchetés, ses désirs secrets, ses compromissions, ses obsessions, ses mensonges à lui-même et aux autres. Cette courte introduction, en italique,  est  ainsi justifiée, et met à distance une critique de la psychanalyse que ne manque pas de faire le personnage, alors que les dernières pages expriment certains changements qu’a entrainé l’écriture de cette autobiographie et la cure. Et le psychanalyste de commenter la nécessité de reprendre le traitement. Il semblait si curieux de lui-même ! S’il savait toutes les surprises que lui réserverait le commentaire de tas de vérités et de mensonges qu’il a accumulés dans les pages que voici !

Puisqu’une autobiographie, en théorie, commence par l’enfance et déroule la vie, cette pseudo-autobiographie, commence à l’âge adulte du personnage,  peu avant la mort de son père. Les premiers années de sa vie surgissent dans le dernier chapitre, intitulé, Psychanalyse, évoquant, entre autre, les six mois de la cure. C’est là qu’on apprend la présence d’un frère, toujours absent du récit. Mon frère, lui, m’enviait d’aller à l’école  et je le savais très bien. Cela ne suffit pas à mettre en doute mon prétendu souvenir. C’est plus tard que je le reconnus purement imaginaire. Dans la réalité il y avait bien eu jalousie, mais dans mon rêve, j’avais interverti les rôles. Cette simple remarque de l’inversion du souvenir ne peut que faire réfléchir au contenu du  récit confié au médecin S.. Et à l’absence troublante dans le récit de la présence du frère? ce qui est à rechercher du côté de la biographie d’Etore Schmitz.

Ainsi,  le lecteur se trouve dans une position curieuse, parce qu’en lisant ce récit, il est dans la position de celui qui écoute ou lit et comprend, avec ironie critique, la pseudo-honnêteté de Zeno et les changements intervenus. Mais plus encore, écrire depuis l’origine, ab ovo, pose un vrai problème à se mettre en situation de saisir par où commencer mais le docteur, écrit le personnage,  m’a recommandé de ne pas m’obstiner à regarder si loin. Les événements présents sont également précieux pour ces messieurs, en particulier les imaginations et les rêves de cette nuit. Première partie d’un programme pour cet homme de presque soixante ans. 

C’est pour cela, qu’ensuite le Préambule, programmatique, induit les différentes étapes de la vie de Zeno. Il associe le désir de retrouver les premières sensations d’un tout jeune nouveau-né à celui qui vient de naître dans sa famille, comme une image en miroir de ce qu’il fut. Ce jeune enfant perdra sa pureté originelle pour aller vers la douleur et la maladie où te pousseront ceux-là qui voudraient t’en préserver. Ainsi est acté l’influence inévitable de ceux qui sont du même sang que certains êtres que je connais. 

A ce Préambule, vient se lier le début du dernier chapitre, Psychanalyse. 
Mais à partir du chapitre Fumer, le lecteur a suivi les moments où Zeno confie son incapacité à prendre la décision d’arrêter de fumer, réitération qui l’accompagnera toute sa vie, et, en voulant s’en séparer, un doute survient, serait-il devenu l’homme idéal et fort, pensée qui faisait tous ses espoirs, mais ajoute-t-il, c’est une façon commode de vivre que de se croire grand d’une grandeur latente.
Cette incapacité à tenir une décision, comme la maladie, qui sera aussi une compagne de sa vie, inaugurent sa réflexion. Effectivement, toutes sortes de maladies, ce qui fera dire à un médecin que sa vraie maladie ce n’était pas la cigarette mais bien la résolution. Il avait besoin de cette présence puisque, lorsque le diabète l’avait abandonné, je me sentais bien seul. 
En effet,  le début de ce dernier chapitre reprend les éléments évoqués dans chacun des précédents, mais à l’aune de la psychanalyse: la relation à la mère liée à l’évocation de la maîtresse; sa relation avec son beau-frère, mari de la femme qu’il voulait épouser, Ada; son mariage avec sa soeur, Augusta, décidé par dépit et après hésitation pour chacune des trois soeurs; son activité commerciale avec son beau-frère. Difficile pour lui, devant certaines évidences, de ne pas être dans le déni, invectivant son médecin, cet imbécile,  et la psychanalyse, une illusion absurde, un truc bon à exciter quelques vieilles femmes hystériques

Tout l’ensemble du roman est donc l’écriture de ses souvenirs, dans un aller-retour de l’événement et de la manière que cet événement est vécu pour lui et perçu par les autres, et dans sa relation avec les autres. Le temps est alors bousculé par ce retour en arrière, par cet effort de retrouver ses réflexions traduisant les moments de conscience,  portées au moment de l’écriture, comme authentiques, ce qui n’exclut pas le jugement. Celui-ci s’exprime parfois par l’évocation, d’un sentiment de honte devant l’incapacité d’alors d’agir ou de comprendre la portée de l’évènement, par la jalousie, par l‘émotion qui le fait rougir. 
Le temps alors, celui de la réminiscence, des associations parfois, des mouvements intérieurs, reste confiné dans le temps de l’écriture, entremêlant ce temps-là et les paroles du temps passé. Seulement au dernier chapitre, le temps se matérialise par des dates, marqué par deux événements, la guerre, mais aussi la fin ou plutôt, l’arrêt de la cure. Les dates, précises, construisent une narration linéaire qui correspond aux événements. Le temps est devenu réalité, du 3 mai 1915 au 26 mars 1916. La réalité est celle de l’obligation faite à l’Italie d’entrer en guerre, avec la promesse, par un traité, de récupérer des territoires appartenant à la Serbie et à l’empire austro-hongrois, ainsi que Trieste. L’Histoire et l’expérience de la cure psychanalytique, même niée, constituent le basculement de la conscience  de Zeno dans le temps présent. Il s’est tournée vers le monde et fait pleinement avec lui.

Ce roman, reconnu par Joyce, son ami et par Valéry Larbaud en France, en plus du double mouvement entre faits et introspection, est un questionnement sur le temps. Gilles Deleuze, dans Proust et les signes, en caractérisant l’écriture de La Recherche, publiée à peu près à la même période, donne une définition de « moderne ».  La littérature moderne, écrit-il, est comme un ordre qui s’est effondré, aussi bien dans les états du monde qui étaient censés le reproduire, que dans les essences ou les Idées qui étaient censées l’inspirer. Le monde est devenu miettes et chaos.  
Il semble alors que la déstructuration de la linéarité narrative, issue de la littérature réaliste du 19e, trouve une partie de son expression dans ce roman de Svevo.

La psychanalyse aurait-elle alors fait effet sur le personnage, et ce, malgré son déni ? 
Son activité, le commerce occupe toutes mes journées, son élan vital, je souffre bien de quelques douleurs, mais sans importance: elles sont perdues dans l’océan de ma bonne santé, sont les marques d’un changement réel de cet homme s’interrogeant sur lui-même, souffrant de troubles physiques dont il nie le processus imaginaire, au-delà de certaines décisions importantes de sa vie. Comme cette considération nouvelle que la douleur et l’amour, la vie en un mot ne doit pas être considérée comme une maladie parce qu’on en souffre. Mais pour lui, ironiquement, tout cela est du à son activité commerciale…

Si le déni est encore bien présent, dans le refus de la psychanalyse, peut-être parce qu’elle a réussi à lui faire prendre conscience de ce qui précède, les dernières phrases du roman d’Ettore Schmitz ou plutôt Italo Svevo, l’italien et le souabe, interroge par son fort pessimisme. Le monde, autour de lui, est regardé et fait pleinement sens. La vie actuelle est contaminée aux racines. L’homme a usurpé la place des arbres et des bêtes. Il a vicié l’air, il a limité le libre espace. Et que sera demain? 

Ghyslaine Schneider

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RUMIZ Paolo, Aux frontières de l’Europe

Mon voyage le long du nouveau rideau de fer est terminé. Je cherchais une vraie frontière et je l’ai trouvé. A certains moments,, elle a coïncidé avec les frontières nationales, à d’autres, non. En Ukraine, j’ai eu l’impression qu’elle fendait dangereusement le pays, et maintenant, à Istanbul, il me semble que cette ligne blanche me traverse et me déchire l’âme comme un barbelé. Je me demande ce qu’il va advenir de la vieille Europe, de son coeur paysan et juif, tourmenté et brisé par tant de guerres.

En homme des frontières, puisque triestin, Paolo Ruiz cherche une frontière à l’Europe, à l’orée de ce nouveau siècle. Le récit paraît en 2011.
Son idée originale n’est pas de suivre les frontières des états recomposés après les guerres successives qui ont ébranlé l’Europe, mais de mettre ses pas dans une ligne imaginaire, construisant son Europe « verticale », en partant de la Mer de Barents pour arriver sur les bords de la Mer Noire. 
Accompagné de Monika, la photographe qui parle plusieurs langues, à la capacité si fabuleuse de lier sa parole avec le passant, l’homme ou la femme qui regardent ce couple voyageant si légèrement, en empruntant des transports qu’eux-même prennent. 
Ainsi. Être à hauteur d’homme.

Le lecteur est entraîné sur ce périple. Porté par la capacité de l’écrivain à suggérer ses émotions, son regard sur ce monde, ses rencontres, ses marches, son périple, ses réflexions. Sa langue, paraissant simple, ne l’est qu’en apparence. Elle sait être précise, juste et poétique. Elle entraîne, elle ne lasse jamais par son pouvoir de suggestion. 

On s’aperçoit que la langue russe est parlée le long de ces krajina* qui ont tant fluctuées. Les caractéristiques des peuples sont tracées  avec précision en des portraits et des moments de rencontre, parfois insolites. Et sur cette ligne imaginaire, les différents peuples portent en eux les marques anciennes de l’empire russe, comme les Finlandais, les Polonais, ou les habitants des pays baltes. De la présence ancienne aussi des Polonais en Ukraine et en Biélorussie. Des haines passées. Mais, nous dit l’histoire, d’une fraternité surgie si récemment. 
Une impression surprenante qui s’en dégage, à rebours des clichés, en cette période de guerre en Ukraine, est l’évocation, dans ces marges, d’un peuple russophone,  peuple accueillant, hospitalier, simple et souvent pauvre, les russes riches et arrogants vont passer leur vacances en Italie. Mais ce peuple parle et échange, offre ce qu’il a, donne avec son coeur, désespérant dans sa lucidité, et son impuissance, et pour l’écrivain, bouscule ses schémas mentaux  qui tombent en morceaux. 

Un moment. À Kaliningrad, en faisant la queue pour avoir des billets de train. L’aide que les gens se portent. Une solidarité. Une attention à l’étranger. Une « compassion » née d’une grande douleur partagée, celle d’un peuple qui a traversé un siècle d’horreur qui en est resté marqué dans l’âme. Les camps de travail soviétiques, les souffrances de la guerre, le goulag. La violence du totalitarisme. Cela raisonne, écho sombre, dans les souvenirs des vieux. 

Ce coeur paysan, dont on ne parle pas, trouble notre imaginaire de gens de l’Ouest, mais l’on ressent amèrement, à cette lecture, la perte du coeur juif,  même si l’on n’ignore pas la destruction des juifs d’Europe, lors de la seconde guerre mondiale. Néanmoins, ce parcours dit, au-delà de cette connaissance, la perte de ce monde paysan et juif qui peuplait l’Europe. Cest une présence-absence, images fantomatiques dont la mémoire se retrouve dans les paroles de ceux qui  sont encore là, qui en parlent comme des voisins perdus, tués, par la présence de synagogues tombant en ruines  ou détruites. Un monde disparu. L’émotion et le silence du lecteur surgit dans les mots de cette catastrophe. 

La destruction, les migrations internes ont façonné l’Europe car aujourd’hui, les Polonais de l’Est… vivent dans l’ouest de la Pologne, où le grand vide allemand vous pèse sur l’âme, comme le vide hébraïque entre la Lettonie, l’Ukraine et le Danube. Terre de fantômes et de déracinés, où de nos jours encore, quand on fait connaissance, on ne se demande pas « où habites-tu ? » Mais « d’où viens-tu ? »…

Pourquoi a-t-on oublié les migrations internes à l’Europe ?
Pourquoi a-t-on peur des migrations ?

Un autre moment. Une rencontre à une gare pour prendre le train pour Odessa. 
Ces paroles évoquant ce qu’en Occident on ne sait plus, une histoire complexe de la présence de l’ours russe. C’était en 2011, et Maxim évoque le Causasse, l’Ukraine, ce nom signifiant la frontière, car, nous, nous la sentons très bien la tension. C’est ici que passe la vraie frontière entre l’Est et l’Ouest….Si l’Ukraine cesse de jouer le rôle qu’elle joue depuis des siècles, c’est à dire le rôle de frontière-tampon pour s’engager dans une alliance occidentale, c’est l’esclandre assuré….Et l’écrivain de reprendre, Je le sais. Je voyage depuis Mourmansk en suivant une longue krajina* habitée par des minorités ethniques frustrées prêtes à se laisser enflammées. Et c’est depuis la mer de Barents que je sens la dureté croissante de l’affrontement Est-Ouest, comme si un nouveau rideau de fer s’était reformé…. Et l’étudiant continue d’épiloguer,… dit que tout change , que la Russie redevient un danger et que l’occident ne sait absolument pas comment la prendre.

Je me mets à écrire, et ainsi commence le récit de ce voyage.
Après le voyage.
Titre. 

La lecture du premier chapitre est faite sans trop saisir ce que l’écrivain semble vouloir nous dire. Lecteur impatient, est-on pressé de partir, de s’embarquer pour ce voyage vertical, de l’océan glacial Arctique à la Méditerranée, véritable slalom géant serpentant aux confins orientaux de l’Union européenne ?
Ce n’est alors que, le livre lu, curieusement, surgit le désir de relire ces pages. Concentrés comme des points de mémoire, se retrouve les rencontres ou les paysages traversés, avec toutes leurs puissances évocatoires, s’installant résolument dans notre imaginaire. 
Ce que l’on avait manqué à cette première lecture, en résonance avec les dernières lignes du récit, se noue. Les frontières administratives de l’Union européenne sont précises, les frontières humaines sont plus imprécises, fluctuantes et les hommes d’un pays peuvent vivre dans un autre qui n’est pas le leur,  krajina*, elles sont les épaves des frontières mouvantes d’anciens empires- russe, allemand, turc et austro-hongrois. 
Les hommes y sont différents, davantage de fraternité, de communication de curiosité. Des paysages primordiaux, davantage de lieux emplis d’âme….l’âme slave, l’âme d’un grand peuple qui a souffert et aimé. 

Ce que le lecteur saisit alors, c’est la notion du coeur de l’Europe, non celle de l’Union mais celle géographique et humaine. Paolo Ruiz écrit d’Odessa que l’Europe … en est le centre. Le ventre, l’âme du continent. Et cette âme est entièrement en dehors de cet échafaudage bureaucratique qu’on appelle l’Union européenne. Même sur le plan géographique c’est vrai: sur la Tisza, en Ukraine, j’ai trouvé un obélisque austro-hongrois datant de 1874, qui indiquait le centre de gravité de la terre ferme entre l’Atlantique et l’Oural, la Méditerranée et la mer de Barents. A cette époque-là, déjà, on savait que la Mitteleuropa, l’Europe centrale ne se trouvait pas en réalité dans les cafés viennois, mais bien plus à l’est, et même à l’est de Budapest et de Varsovie.

Ce périple de Paolo Ruiz ne laisse pas indifférent. 
Dans ces temps compliqués, dans ce retour du tragique,  où d’aucuns disent que la guerre est à nouveau aux frontières de l’Europe, ce récit laisse au fond de soi cette urgente nécessité de la présence de la nuance et de la connaissance historique, littéraire aussi, permettant de saisir, de comprendre, les destins nouveaux de ces pays traversés. 

Ghyslaine Schneider

*Krajina: frontière

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GIORDANO Paolo, Dévorer le ciel

Bien des commentaires sur ce roman s’attachent à la transcription de la quatrième de couverture, ou à l’expression d’avis se contentant de marquer l’intérêt ou la déception d’une lecture, en réalité bien plus complexe qu’elle n’y parait. 

On ne peut nier que Dévorer le ciel met en scène le début de l’adolescence et la jeunesse de Theresa, Bern, Tommaso et Nicola, liés par les espoirs et les désirs, mais aussi par la question problématique de la relation au père. Ils sont la rencontre de deux mondes, deux régions d’Italie, trouvant, dans la force de leur jeunesse, l’impulsion de construire une utopie, de vivre leur sexualité, d’aimer, de désirer des enfants, et ainsi, cette vie exubérante se confrontera alors à la mort et aux pulsions destructrices. Et lorsque les événements et les êtres déraillent, comme à la mort de Nicola, ce qui était supporté dans le silence par la société, éclate, avec violence, acrimonie et jugements envers cette ferme de jeunes hippies. Conformisme et son envers s’opposent sans compréhension, sans dialogue.
Pour tenter d’expliquer ce qui arrive dans la vie de chacun, dans cette quête de valeurs, Tommasio extrait une phrase d’un livre appartenant à Bern, qu’il lit à Teresa, toute vérité est en soi chose morte, un cadavre, elle n’est vivante que de la même façon que mes poumons sont vivants…Les vérités sont des matériaux comme le blé ou l’ivraie; sont-elles blé ou ivraie, à moi d’en décider, posant cette question fondamentale: de ce qui nous arrive, qu’en faisons-nous ? De quel côté de la vie   allons-nous ?

Le temps romanesque est bousculé et la narration, si elle progresse sur plus d’une dizaine d’années, se permet des retours en arrière pour comprendre ce qui n’est pas connu de la narratrice, Teresa. Double intérêt, celui de la progression de l’histoire racontée, mais aussi perception d’événements par les autres personnages, comme une forme de leur roman personnel, Tommaso étant la deuxième voix de la narration. Ainsi les scènes se construisent à partir de leur ressenti, cet aspect permettant la transition avec la scène suivante, les dialogues s’enchainant. A partir de cette situation d’écriture, chaque personnage devient le héros ou l’acteur réel de ce qu’il vit. La narratrice, actrice et témoin, reste le fil conducteur, le lien avec les autres garçons de l’histoire, une disposition de narration, miroir des liens étroits et complexes entre les jeunes gens. Et le rythme des événements de leur vie suit celui de leur développement psychique, comme celui de leur âge. 
Ce récit, qui enchâsse des récits rétrospectifs, trouble le temps de la narration mais aussi les émotions des personnages qui reviennent sur leur vécu proche. Le temps prend l’allure et le rythme de celui de la vie, devient le partage d’un temps intérieur, en opposition au temps linéaire. Teresa pensa, au moment de la mort de Nicola, en lisant ce nom (le Scalo, bar où ils se sont rendus ensemble) … j’eus le vertige. Je me revis là-bas, en compagnie de Nicola, des années plus tôt, moi insatisfaite de ce tête à tête, et lui cherchant un prétexte  pour me retenir. Commentaire sur une scène déjà lue. Imbroglio du désir et de l’amour….Des années plus tard, il n’y aurait plus que Tommaso et moi pour nous remémorer ces étés. Nous étions désormais adultes, nous avions plus de trente ans, et j’étais encore incapable de dire si nous nous considérions comme des amis ou comme l’exact contraire. Mais nous avions passé une bonne partie de notre vie ensemble, la plus importante peut-être….

Le temps est aussi un personnage atypique de ce roman et une caractéristique d’écriture de Paolo Giordanio, expérience que l’on peut éprouver aussi à la lecture de son autre roman, Le corps humain.

Ce roman pose une autre question importante, celle de l’utopie, qu’elle soit religieuse ou écologiste, face aux réalités humaines, individuelles ou sociétales. Donner sens à sa vie passe parfois par l’acceptation d’un chef charismatique, entreprenant, inspiré, envahissant, autoritaire.

Cesare et Danco sont deux consciences qui dirigent les autres. 
Cesare s’appuie sur une imprégnation biblique pour étendre cet amour du divin aux êtres et à la Nature. Cette vision déiste du monde le remplit  d’une empathie et d’une acceptation des erreurs des autres, pour les faire revenir patiemment du côté lumineux, mais qui ne lui permet pas de résister à ses pulsions lorsqu’il voit les amours de Bern et de Teresa. Déconnecté d’une certaine réalité des troubles humaines, impuissant devant la prégnance des désirs, des siens, des autres, mais imprégnant son entourage de son fonctionnement de penser.
Dans ce mouvement de concevoir le monde, si la réalité se montre résistante, il faut se rattacher à un besoin de croire en quelque chose d’extérieur, en des phrases comme une pensée magique, comme le pressent Teresa de Bern, le regardant l’accompagner à Kiev, pour une fécondation artificielle, et pensant, face à ses propres réflexions intérieures, qu’il m’aurait dit d’arrêter avec ces bêtises, il aurait récité les phrases de Sanfelice (le médecin italien qui les prend en charge) ainsi qu’il récitait autrefois les psaumes.

Danco est un repris de justice, pour ses actes de militantisme extrémiste. A la ferme que Teresa leur a acheté avec l’héritage de sa grand-mère, c’est lui qui prend en main les actions écologistes, dans d’apparentes discussions démocratiques, qui n’excluent pas les rancunes sourdes des autres participants, se taisant et acceptant d’une certaine façon. Fin de la propriété pour se dégager des règles de la société. Par son autorité, Danco, comme Cesare, rentre dans la tête des personnages, même de Bern (qui) racontait ces détails, tout enflammé, …à travers sa voix, c’était Danco qui parlait.
Une description de la ferme de Cesare, décrite par le Père Valerio, au moment de la mort de Nicola, pourrait s’appliquer à cette communauté auto-gérée,…comme une portion du monde parfaite, où le mal ne pouvait  s’insinuer. Mais le mal… s’était insinué sous forme de serpent y compris dans le jardin d’Eden. La difficile conciliation de l’idéal et de la raison. 
Lors de l’épidémie de Xylella atteignant les oliviers, ils décident de refuser l’abattage et d’agir autrement. Désarmés devant l’expansion de la maladie et face aux malversations opportunistes, apparaissant autour de ce problème. Impuissance scientifique et impuissance de certains face aux corruptions économico-politiques.  

Les deux communautés de Danco et de Cesare seront  des échecs. L’utopie, dans ce roman, religieuse ou écologique, s’effondre au contact des réalités sociétales et humaines et pose, en fond de réflexion, le problème de la gouvernance politique de la société en général et de l’émergence de ces micro-sociétés désirant un autre fonctionnement du monde.

Si ce roman aborde ces questions essentielles, une autre, contemporaine, file sur sa moitié et forme le dernier chapitre, Le jour noir, …Vous savez ce qu’on dit à Kiev ? Qu’il faut faire des réserves pour le jour noir. Qui finira toujours par arriver. Qui arrive toujours. Tchnorny den’,* le jour noir. 
Les questions de l’insémination artificielle, celle de la mère porteuse, celle de la congélation d’embryons…. Leur médecin leur explique qu’ils sont dans le troisième millénaire, l’ère des possibilités infinies…Mais eux, … Bern et moi vivions encore dans le millénaire précédent, nous dépendions du soleil, de la pluie et des saisons. 
Encore la question du temps, non plus littéraire mais celui de l’époque, ici des valeurs que la société veut nous faire porter, accepter.

Alors, le roman pointe un domaine où l’homme arrive à combler le désir par  le développement de sa science. A donner du désir et de la vie. De l’espoir.  De la joie. Une renaissance. Des embryons congelés. L’un deux redonne vie à un être déjà mort. 
A Kiev. 
En Ukraine. 

Dévorer le ciel se confronte aussi au thème de la mort. 
Celle, dramatique de Violalibera, un suicide de désespoir et d’impuissance.
Celle, tragique de Nicola, assassiné par Bern.

Le romancier construit une situation violente où se débattent des jeunes pris par le désir de leur sexualité, par le désir de liberté absolue, par le désir d’expérimenter tous les possibles. Une jeune fille enceinte des trois garçons. Un jeu quasi enfantin pour décider qui en sera le père. La jeune fille et la mort.  Elles les hanteront longtemps, profondément. 

Cela paraît être une situation banale de jeunes gens amoureux d’une même jeune fille. Et ce scénario se répète. Au-delà de cette première raison, pour ces trois frères qui ne le sont pas, mais que Cesare et Floriana voudraient qu’ils soient, les tempéraments s’opposent comme le choix de vie des parents pour leur enfant propre.  Dans cette ferme, lieu vécu comme un paradis,  le serpent rentre sourdement à l’intérieur des êtres. La croyance impose à Cesare une décision, garder le fils de sa soeur, qui, du fait de cette prière, votre mari a sauvé l’enfant qui tuerait trente ans plus tard son propre fils, conclut la journaliste qui interroge Floriana. 
On ne peut ne pas penser aux deux moments de la Bible, celui où Abraham obéit à l’ordre de Dieu, et aux enfants d’Adam et d’Ève, Caïn tuant Abel. Le crime de Bern, l’assassinat de Nicola, le pousse à fuir avec Danco et Guilana. « Tu seras errant et vagabond sur la terre… dit l’Eternel à Caïn », explique la Bible. Ils se retrouvent, fidèles à leurs idées, Danco s’étant rendu à la police, loin du monde, en Islande, pour trouver un lieu qui ne soit pas corrompu par l’homme. Quelque chose d’intact. En effet, ils le trouvent dans un glacier, un Lofthellir*, titre de l’avant-dernier chapitre. Cet idée de l’Eden poursuit le personnage de Bern, allié maintenant à ce qu’ils avaient entrepris avec Danco, l’activisme écologique. Trouver un morceau de  terre portant toute la pureté de l’origine, un lieu vierge. Une virginité pouvant effacer les actes désastreux accomplis. Un lieu qui, par son extrémisme conduirait à une forme de mort rédemptrice. 

Le thème de la grotte, jamais visitée, dont la sortie est inconnue, et l’entrée si difficile, fait surgir l’intertextualité, entre littérature française et italienne. Celle de Tournier avec son Robinson, y descendant pour se retrouver, ou Quignard, expliquant que l’homme ne peut remonter par l’étroit passage d’où il vient au monde, mais dont il garde la trace, la recherchant inconsciemment peut-être, comme au moment d’un bain, lorsqu’il entre ses doigts de pied dans l’eau où il va s’exposer au souvenir de sa première condition.*
Bern en pénétrant dans cette grotte de glace, en ayant allégé sa chair, se dirige en contre-courant de ce qu’écrit Quignard, dans Les larmes, …nous allons vagissant et pleurant la première grotte qui reste derrière nous comme une nuit qui nous suit et que nous ne manquerons jamais d’atteindre, alors que nous cherchons à nous écarter le plus que nous pouvons d’elle tant elle nous fait horreur. Bern, face à l’irréversibilité de son crime et l’impossibilité de son amour pour Teresa, accepte la mort. 

Mais, le narrateur sait-il que pour son lecteur contemporain, ces pensées sur le monde, mises en scène avec vivacité, romanesque et pertinence, le rendrait insatisfait, impuissant, désespéré ? 
Effectivement, de ce monde, ravagé par les croyances de toutes sortes, où tout porte l’empreinte de l’homme, passé impitoyablement maître de la nature, individualiste effréné, il dresse un constat à l’image exacte de ce qui se passe. C’est comme si nos propres actions individuelles perdaient de leur désir et de leur efficacité face à la toute puissance des intérêts économiques, politiques, sociétaux.

Un écho littéraire parcourt l’oeuvre, lien de Teresa avec sa grand-mère et avec Bern, le roman d’Italo Calvino, Le baron perché. Si à la fin de ce roman, le frère-narrateur explique que les gens simples peuvent avoir un regard plus pertinent que les gouvernants, que ces derniers apportent des drames mais pas « d’idées », le frère du baron perché, en évoquant les livres lus par Côme, écrit ce qui pourrait définir Bern, au-delà de toutes les réflexions qui, ici, tentent d’analyser ce roman de Giordano… « Mais ce qu’il voulait dire, je ne le trouve pas là. Sa vérité était d’un autre ordre, elle avait quelque chose de total, elle ne pouvait pas s’exprimer par des mots, mais uniquement en vivant comme il a vécu. C’est en restant impitoyablement lui-même, comme il le fit jusqu’à la mort, qu’il pouvait apporter une leçon à tous les hommes. »
Mais la fin de ce roman-là est empreint de tristesse, de nostalgie devant le changement de la végétation de leur région, de ces arbres  qui « ont cessé toute résistance… ( et des) hommes ( qui ) ont été pris de la rage des cognées… » D’ombreuse et variée, elle est remplacée par des spécimens d’autres continents plus chauds. Méconnaissable.
Ce qui reste alors, ce sont les mots, l’encre, les ratures sur la page…« une broderie sur le néant».

Un beau roman empoignant le lecteur jusqu’aux derniers mots, miroir des désirs ou des souvenirs de jeunesse, selon … .

Une littérature qui pense le monde. 

Ghyslaine Schneider

  • Tchnorny den’: mot ukrainien
  • Lofthellir : mot islandais, – caverne d’air-
  • Pascal Quignard, Les larmes
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BASSANI Giorgio, Le jardin des Finzi-Contini

L’écriture pose l’éternel problème de la confrontation de l’imaginaire et du réel, réel de la contemporanéité du monde de l’écrivain. Le roman,  comme lieu des liens étroits entre différents temps, ceux du monde et ceux de l’intime, plongés dans les événements de tous les jours qui, tel l’eau qui déborde, construisent l’Histoire qui emporte les hommes et les choses.

Dans un écho lointain du tombeau poétique de la renaissance, Bassani dans son roman ferrarais Le jardin des Finzi­‐Contini, fait revivre la période historique de la seconde guerre mondiale. 

Si le narrateur, invité par la jeune Micol à franchir le mur du jardin des Finzi-­‐Contini, échoue, ce n’est que dix ans plus tard, qu’il le parcourt, en compagnie de la jeune fille, initiatrice symbolique de la connaissance de soi et des autres, lui confiant son amour pour les arbres, nombreux, différents  et si beaux, plus tard abattus, devenus bois de chauffage après l’arrestation en 43 de la famille. Communauté juive décimée. Mais la montée des humiliations et des vexations dues aux lois raciales ne fait que sourire ou rire les jeunes gens. Ils se sont réfugiés sur le court de tennis, dans leur amitié et dans la beauté de cet automne finissant. Dans les études à terminer. L’enceinte de ce « vert paradis des amours enfantines », symbole de la protection d’un monde juif, cultivé et raffiné, percevant la venue imminente de sa destruction, mais restant à l’intérieur, sans fuir, devant un vent d’ouragan… (qui) a dispersé de force encore ceux qui voulaient s’attarder, il a fait taire soudain, avec son hurlement sauvage, ceux qui s’attardait encore à parler…Chassés par le vent, tous…

Si l’on perçoit les influences de Dante et de l’Ancien Testament, et dès l’incipit, l’évocation des tombes étrusques puis, après, celle du cimetière juif de Venise, comme des échos récurrents, Bassani érige ce roman tel un lieu de mémoire, pour garder en soi la beauté et l’innocence de ce qui fut, un temps, un jardin d’Eden, pour ne pas sombrer dans l’absence d’espoir.

Ces trois romans parlent de la question de la force de la littérature, à poser des réponses aux violences du monde et de la société.
L’écrivain, lieu de rencontre du réel et de l’imaginaire.
Sans être un photographe.
Sans être un capteur de clichés.

Ghyslaine Schneider

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SAPIENZA Goliarda, Rendez-vous à Positano

Henri Bauchau: Dans tout roman, il y a une part d’autobiographie. Mais il faut la transcender pour aller vers quelque chose de plus vaste.
Goliarda Sapienza: L’amitié a le pouvoir d’annuler le temps et l’éloignement.

Positano est ce petit village près de Naples, où un jour, le réalisateur  Citto Maselli, avec sa compagne Goliarda Sapienza, viennent le visiter pour un tournage éventuel. Goliarda, qui du cinéma passera à l’écriture, est loin d’imaginer de pourvoir vivre une amitié aussi intense, durant une dizaine d’années, jusqu’à la mort de son amie. 
Mais, nous sommes dans un roman où l’autobiographique se mêle au romanesque par les différentes situations de narration, passant d’un je à une troisième personne, narratrice omnisciente, une distanciation issue de cette écriture rétrospective qui caractérise ce récit, comme une mise à distance symbolique des émotions.  
Il est fait à la demande de celle que l’on appelle la princesse, Erica, qui par sa beauté et la majesté légère de son allure, suscite  le regard à la suivre. Elle dira à Goliarda: …la vie est toujours un roman non écrit si elle reste ensevelie en nous, et je crois en la littérature. Seul ce qui est écrit reste et avec le temps devient vie, la seule vie lisible….Puis après des encouragements à se tourner vers l’écriture, à s’éloigner de son engagement artistique et politique auprès des grands noms italiens du cinéma comme Luchino Visconti, cette amie lui demande: ce conseil que je te donne est intéressé: malgré toutes mes défaillances, je suis assez narcissique pour désirer ne pas disparaître complètement une fois morte. Peut-être qu’avec le temps, dans vingt, trente ans, tu écriras sur moi. 
Déjà, au cours de sa confession, savait-elle….

Cette rencontre, avec des dates rares qui n’apparaissent que vers la moitié du texte, aura duré de 1948 à 1958. Et ce récit fut écrit en 1985. 

Mais, abordons-le.

Les premières lignes de ce roman commencent sur l’apparition d’Erica, la petite princesseSon pas captivait tous les regards quand elle descendait les quelques marches qui menait au rivage où une barque l’attendait pour prendre le large. 
En apercevant cette fascination qu’elle exerçait sur les inconnus, tous ces visages qui immanquablement se tournaient pour la regarder, Goliarda sentira jaillir le désir d’une possible rencontre. Cet ancien village, Positano, miroir de ce qui se déroulera dans l’intimité des êtres, commence à être envahi, d’une foule fébrile et agitée, et lui aussi disparaîtra dans la modernité vulgaire des touristes pressés et inconsistants, où la société de masse a tout nivelé. C’est pour cela que sa classe naturelle, son aura, renvoient à un temps finissant, et dans ce moment de basculement, Erica en devient le symbole.
Tout est presque dit en ce début romanesque. 

L’on retrouve souvent dans la littérature ce thème de la rencontre amoureuse que ce soit chez Flaubert ou chez Stendhal, par exemple. Elle se concrétise dans le regard qui est porté sur la personne qui apparaît, telle une révélation dans laquelle il joue un rôle essentiel. Le regard des amis, des inconnus, celui de la protagoniste Goliarda qui ne peut soutenir l’éblouissement qui est provoqué: les yeux se baissent et l’image intérieure qui se forme construit le désir de rechercher, de re-trouver cet autre, inconnu.

La rencontre se fera dans le temps, quelques années après l’avoir aperçue. Ce fut un choc véritable, métaphore de la découverte d’un autre, avec qui tout est possible, mais sans le savoir encore. Dans ce contact quasi physique dans lequel Goliarda se cogne à elle en remontant les escaliers du village, le temps lent de l’écriture traduit la rapidité de pensée durant l’événement et permet la description du ressenti. Et le souvenir de son sourire me pousse à la chercher,…comme une rendez-vous que je ne pouvais manquer.
Ce n’est qu’à la troisième fois qu’un lien se créera, dans le regard porté sur la beauté d’une nudité jamais vue jusqu’à cet instant qui fera détourner ce même regard, et dans une voix connue, qu’une rencontre, à nouveau se concrétise. 

L’écriture particulière, si souvent poétique, de Goliarda Sapienza permet de décrire un événement et de déployer en même temps toute une réflexion à la fois sur celui-ci et sur l’écho qui se fait dans le coeur de l’écrivaine, interrogeant ses paroles et celles des autres, par des associations remontant librement, recul perçu dans l’expression souvent répétée, … m’entends-je répondre… . C’est ainsi qu’au moment de la troisième rencontre, on lit toute une réflexion, en filigrane, sur les amours féminines, et plus trivialement, pour éviter que l’émotion jaillisse au grand jour, sur ses pieds et ceux de la princesse lorsque cette dernière lui demande une crème solaire, scène toute en délicatesse érotique. L’invitation à prendre le thé est lancée, le début d’une longue amitié. Les rencontres se succèdent au bar de Giacomino, puis l’orage les fait se rencontrer à nouveau, à se réfugier en courant dans la maison d’Erica.  L’écrivaine a cette capacité créatrice de suggestion dans les scènes qu’elle compose, dans un mouvement cinématographique, laissant entendre les bruits, comme celui de la pluie ou de l’orage, les sensations de chaleur, presque les odeurs. Une véritable richesse évocatoire qui continue à vivre à l’intérieur du lecteur.
De plus, la sensibilité de Goliarda a la particularité de percevoir ce qui n’est pas encore dit, comme le mot de meurtrière qu’elle pense puis dit dans son sommeil.  Erica, dépassant sa surprise lui répondit: Et pourquoi pas ? Ne sommes-nous pas tous un peu assassins, peut-être? N’avons-nous pas tous, ou presque, rêvé au fond de nous-mêmes de tuer le tortionnaire du moment, opprimés par le mal que nous font les autres, même inconsciemment ?
En relisant le roman, l’on comprend le sens de ces paroles. Ainsi l’écrivaine dissémine, de loin en loin, des indices qui nous approchent, à nos dépens, du coeur du sujet, presque entièrement contenu dans ces paroles.  

La princesse devient une figure maternelle, aimante, protectrice pour Goliarda qui en arrive à s’interroger sur le fait qu’aucun enfant semble être là. Une manière de rencontrer peut-être un manque lointain… Mais la description qui est faite d’Erica trahit presque une regard amoureux, comme si la surprise de l’amour pour une autre femme pouvait être contenue aussi dans l’amitié. La beauté de sa nouvelle amie la saisit et la fait s’abandonner, à travers cette amitié qui ne la jugera pas, à son charme.
Et c’est ainsi qu’Erica se mettra à parler d’elle, de sa vie, de sa famille, de ses amours. Le roman de sa vie. Roman imbriqué dans celui que Goliarda écrit sur elle, en écho au sien propre.

Elle racontera son enfance aristocratique et l’amour qui unit ses parents au point de n’être pas présents pour leur trois filles. A la mort subite du père, puis de la mère, ce ne sont que dettes enclenchant une changement de vie pour les jeunes filles, dans le surgissement du déclassement, bien que sa famille  était très ancienne, et était autrefois très riche -ils possédaient la moitié de la Sicile- mais les quartiers de noblesse nous les avons tous perdus.

Le désir de s’en sortir la fera se retourner vers le frère de son père qu’elle ne connaissait pas parce que rejeté par sa famille. Sa soeur ainée Fiore se suicide à la suite des paroles de la cadette, Olivia, comme si celles-ci la libérait. Elle écrira, mais Olivia a raison, il n’y a ni vérité ni amour dans le monde, seulement du mensonge, en réponse au cri de sa soeur, alors rien n’existe, tout est mensonge ! Alors mieux vaut mourir.
Pour éviter qu’Olivia suive la même pente, l’aide financière et la présence d’Alessandro seront réelles. Dans ce nouveau lien affectueux avec cet oncle,  vécu comme un lien paternel, devenant le père désiré,  dans une relation à la fois amoureuse et filiale, elle en oublie le sien. Elle rencontrera cette seconde figure de l’oncle, son ami Leopoldo et pour protéger Olivia à qui il donne une dote conséquente, elle accepte de devenir sa femme. Olivia dira qu’elle a fait le plus grand sacrifice pour une femme. Elle a épousé Leopoldo qui la voulait depuis longtemps, il en avait même parlé avec Alessandro, recevant de lui… un non furieux et définitif. Elle l’a épousé et cela m’a donné le temps d’attendre l’amour…

Et c’est ainsi que la relation d’argent avec les hommes marque la vie d’Erica. 
Son père désargenté continuera à vivre comme si de rien n’était, mais permettra à ses filles d’avoir une enfance merveilleuse, un vrai conte de fée. Il en est de même pour la famille de Ricardo, son cousin avec qui elle veut se marier. Le père d’Erica expliquera à sa fille, de ne pas y songer… Il n’a pas un centime. Et au fond, je pourrais même l’accepter mais c’est lui qui ne voudra pas . Il grandit bien…un vrai homme d’honneur, et il sait qu’il ne peut pas faire ton malheur en t’entraînant dans l’indigence. …je t’ai dit que c’est un homme d’honneur, et l’honneur impose de ne pas se faire entretenir, ma chérie. Effectivement, plus tard ces paroles seront renversées, contredites par Ricardo puisque Erica rapporte ses mots: Je serai un artiste mais certainement pas un ingénu ! Et une réflexion tardive: Ricardo avait une sens très exact de l’argent. L’honneur a alors disparu, mué en intérêt par le temps et l’opportunisme. 

L’argent aussi s’invitera dans sa relation avec Leopoldo. Elle aura la preuve  tangible des raisons de la mort d’Alessandro, face à la perte de sa fortune, perte provoquée par son ami Leopoldo. Si elle construit une collection d’art moderne pour avoir sa galerie, elle découvrira la part sombre de l’homme qu’elle a épousé sans l’aimer vraiment, se traduisant dans une incapacité à éprouver du plaisir avec lui, ce qui le rendra fou.  Violentée, violée, et dans un accord juré et tacite entre eux, elle glissera vers l’empoisonnement. Pour elle, son vrai crime fut de haïr cet homme que j’avais épousé, mais Leopoldo reste le véritable criminel …. Ce grand professionnel du crime. 
C’est ce qu’expliquera Goliarda à Giacomino qui sembla avoir tout compris, après le suicide d’Erica et les désaccords avec Ricardo qu’elle avait retrouvé, … un crime blanc, disait mon père, crime qui échappe aux hommes et à la loi. Si meurtre il y a ici,  il est l’exploitation psychique par Riccardo de la peur d’Erica de l’idée de suicide qui la poursuivait depuis longtemps, bien que celle-ci le défendra au-delà de sa mort
L’argent dans ce roman, semble faire et défaire les relations humaines, pousser les êtres au désespoir,  au déshonneur ou à la cupidité. Il semble être une aide à l’amour, mais sa puissance est morbide et destructrice. Il ne peut apparaître de peu de soutien pour les douleurs humaines ou la recherche du bonheur, parce que, même présent, l’humain est soumis à des forces plus profondes et secrètes à lui seul. 

La narratrice aborde un aspect souvent peu évoqué dans la littérature: la peur du désir féminin. Contraint avec Leopoldo, révélé et épanoui au contact de  Marco, son désir effraye Ricardo. L’ayant poussé à l’aveu, ce dernier a l’étoffe d’un meurtrier, explique Erica à Goliarda. Pour elle, quand on aime, on dit tout à l’autre, mais ce qui poursuit un meurtrier, est le besoin de parler aux autres d’une part de soi-même, parce que se taire est terrible, parce que le  premier art de qui décide de tuer est de savoir se taire avec tout le monde. La parole d’Erica libérée déliera celle de Ricardo, sa violence contenue, sa peur profonde de la femme. Et cette franchise devenue insupportable, révèle l’absence d’amour, comme le disait Olivia à Fiore.
Erica continue…dans ma sensualité, il apercevait l’empreinte, le germe de la meurtrière, l’inclination à tuer qu’il avait senti toujours latente chez toutes les femmes, sa mère comprise …Et ce rêve très freudien de Ricardo….dans l’évocation d’un rapport sexuel avec une femme, que…son vagin se transformait en une machine aux dents pointus qui broyait son sexe. Pour les hommes, ce désir féminin est le « continent noir » dont parlait Freud. La peur de Ricardo pour Erica est profonde, quasi pathologique, au-delà des contingences du couple. 
Et l’ensemble se referme sur l’argent. Encore. Un crime blanc à l’intérieur duquel se superpose cet incompréhension et l’effroi du désir féminin, avec le motif profond de l’argent qu’Erica a bien saisi. 

Au contact de la personnalité d’Alessandro, elle s’est adaptée en changeant son regard sur la vie, déterminant ses choix futurs. A sa suite, elle comprit que tout était bluff et jeu et qu’il n’y avait qu’à accepter les règles ou périr…. Comme Olivia , sa soeur, qui pensait qu’il n’y avait ni vérité ni amour dans le monde, seulement du mensonge
Elle continue dans sa confession … Je compris enfin que la moralité sans faille pouvait être une arme meurtrière pour nous et pour les autres…je compris aussi que dans toutes les familles -comme dans les nations- il doit avoir quelqu’un qui fait un pacte avec le diable pour permettre aux autres le luxe de l’utopie et de la moralité
Et c’est cette moralité devenue insupportable à Erica qui, dans l’amitié avec Goliarda, pourra être dite, oblitérant cet étrange pacte qu’elle fit avec la vie. Alors qu’Olivia pense que sa soeur est d’une moralité absolue … et on sent que c’est une victoire sur sa nature et cela suscite l’admiration.  Peut-on penser qu’elle a donc compris? Est-ce pour cela qu’elle fuit ?…Mais qui pourrait dire sa capacité à se sacrifier quand elle aime ? continuera-t-elle. Admirative, la petite soeur qui a tout saisi du sacrifice d’Erica, sacrifice, par ailleurs devenu inutile ! On semble être dans l’apparence contradictoire d’une moralité construite par l’éducation, se rapprochant plus du sentiment de l’honneur, et de celle, structurée par la réalité triviale de la vie, donnant le change sur les simples intérêts humains, et signant pour exister un pacte avec le diable.

Ce roman est ainsi un éloge à l’amitié qui permet, par l’échange qu’elle implique, un renouvellement de soi. Mais plus que cette amitié entre Erica et Goliarda dont la confession du meurtre en est la preuve, c’est aussi le roman de la perte, celle de l’innocence d’une éducation reçue, s’en allant avec l’enfance et l’entrée fracassante, douloureuse dans le monde de la réalité. Perte aussi des parents, de la soeur, des êtres rencontrés et aimés, de cette présence de la mort dans l’expression aristocratique d’Erica, celle d’un monde qui est en train d’être remplacé par la multitude, la vulgarité, l’indélicatesse d’apparence et de pensée. Comme Positano qui se meurt jusqu’à voir ses fonds marins vides de toute vie sauf d’une colonie de sachets de plastique répandus sur le fond qui recouvre tout l’amphithéâtre englouti du village. Telle une vision contemporaine !

L’écrivaine ou « le poète » laissera entrer la mythologie dans son roman, une trace ancienne, creusant un sillage dans l’histoire des personnages, miroir de leur nature profonde. C’est l’abandon sur la plage d’Erica, à la beauté subjuguante, sa mince silhouette étroitement drapée dans son voilée transformer de loin en une colonne ionique plantée sur la plage. Le territoire ancien et grecque est planté.
Mais aussi, la beauté inaccessible et froide de Baudelaire.Ne peut-on penser à son poème intitulé La beauté, lorsque que Goliarda décrit le personnage d’Erica ? 
Je suis belle, ô mortels! Comme un rêve de pierre
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tout à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière.
…………………..
Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants, 
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles: 
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles.

C’est alors que le silence du village la pénètre et qu’Ulysse surgit dans le regard de sa mémoire, sa rencontre avec les Sirènes, fascinantes et envoutantes… leur chant n’était que le silence que j’entends maintenant,…silence de l’errance muette et sereine des âmes des morts le long du pré infini du non-être. Et elle peut alors écouter la voix de mon démon camouflé en ange. Mais dans la maison d’Erica, c’est Goliarda qui est Ulysse, elle qui ne peut se défaire de la fascinante Erica, lui disant j’ai eu l’impression d’être tombée dans la piège d’une meurtrière ou d’une Circé, comme tu veux. Puissance des mythes, ce village est fatal, chaque roche, mur, caroubier centenaire, les rappellent à l’esprit. Village où l’amour côtoie la mort ou donne la mort. Circé est celle qui donne l’éternité dans l’amour, mais qui annihile toute vie. Les deux personnages sont au centre d’un voyage.
Cassandre se dresse sur les ruines de Troie, et ses pleurs devant l’hostilité de la famille d’Erica pour celle de Ricardo était une prémonition, une prophétie inconsciente. Subrepticement, la mort, la descente aux enfers, s’annoncent dans les éléments de la narration. D’une manière lointaine, détachée, comme dans le personnage de Lucibello, qui, quand il trouve du danger en mer, il se transforme en véritable Charon.  

La mythologie permet au lecteur de construire le sens sous-jacent au récit, le conduisant jusqu’aux derniers échanges dans la trivialité d’un sens redevenu commun. Il a été convié à un voyage à travers amour et mort.

Ne pourrait-on pas alors penser que les réflexions sur la littérature sont celles de  l’écrivaine Goliarda Sapienza ? Une certaine forme de littérature est fustigée, celle où les personnages sont détournés de la réalité de la vie. Comme au début du roman de Flaubert qui ne manque pas d’attaquer tous ces romans dégoulinant de romantisme, particulièrement ceux de Walter Scott, renvoyant l’image de chevaliers servants, d’amours héroïques et heureuses,  qu’on donnait à lire aux jeunes filles, où l’écrivain prête à Mme Bovary cette pensée « elle ne pouvait s’imaginer à présent que ce calme où elle vivait fut le bonheur qu’elle avait rêvé »*. L’idéalisation trompeuse de la vie, expliquera l’écrivaine italienne, la route absurde et abstraite tracée par des lectures mensongères, par exemple, « Comme le foglie », de Giacosa. Tu connais ça? Toute cette histoire édifiante de Nennele, la soeur héroïque qui sauve sa famille du désastre financier ! se projette, concrète, dans la vie des personnages.
Cependant, la littérature est aussi autre chose: elle permet la distance avec la vie, plutôt la vie confrontée au regard d’un grand écrivain. Non par ses histoires, mais par ces extraordinaires architectures que sont les grands romans … où Erica trouvait un apaisement à cette douleur de vivre qui peu à peu se transformait en une sorte de détachement de tout, une mélancolie parfois douce,…comme probablement il arrive aux écrivains quand ils inscrivent sur le papier l’histoire d’une de leurs héroïnes.
L’on imagine facilement que ces paroles sont l’expression de la vision de la littérature de Goliarda Sapienza, comme l’écriture, dans l’éloignement, de cette histoire d’amitié, devenue mélancolique, même si en apparence elle est teintée de vitalité et de joie, dans un roman construit d’une manière  « architecturé ».

L’écriture de cette amitié, avec le temps qui la sépare de son vécu, permet de faire  surgir un véritable élément autobiographique de la vie de Goliarda Sapienza, marquée par des tentatives de suicide. Et c’est pour cela, au moment de terminer ce roman, en 1985 qu’elle peut expliquer qu’ avertie par ce qui lui (Erica) était arrivé, j’essayai de toutes mes forces de combattre moi aussi cette obscure tendance au suicide qui, pendant une décennie, a balayé beaucoup de personnes de notre génération. Cette amitié lui a fait comprendre certains aspects de sa propre nature, tout en permettant, dans cet échange si particulier, d’amener l’autre à s’interroger sur soi. C’est ainsi que l’amitié est définie dans ce roman.

Une histoire romanesque qui dit la fin d’un monde, son changement et dans ce passage, où tout peut advenir comme quelque chose qui avait peut-être à faire avec le vent de complet changement qui frappa notre pays. 

Et la littérature est là, aussi, pour dire ces mouvements.
Indissociablement, l’intime de l’individu,  lié à la société, dans un liaison indéfectible.

Ghyslaine Schneider

* Flaubert, Madame Bovary

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STERN Mario Rigoni , Histoire de Tönle

Une histoire. Une vraie histoire, au sens littéraire du terme. 
Celle de la vie d’un homme, à la frontière de deux siècles et sur les frontières italiennes et austro-hongroises. 

Le traducteur, Claude Ambroise écrit dans la Préface: Ce petit livre est l’histoire d’une passion. La passion de la frontière. Passion pour la frontière de la part de l’écrivain et de son personnage, passion au sens de martyre aussi: le martyre du plateau d’Asiago qui fut un champ de bataille pendant la première guerre mondiale. 
L’auteur et le narrateur se confondent dans une même voix, celle de cette passion pour le plateau, dans ces montagnes, dans ces frontières, et c’est alors que je commençai à raconter à Gigi l’histoire de Tönle Bintarn, écrit-il au tout début.

Les frontières bougent, portées par le mouvement des guerres et des états,  les hommes souffrent et  sont obligés de changer, de s’adapter, sans jamais éviter les douleurs, les séparations et la mort.
L’histoire du personnage commence à un de ses nombreux passages de la frontière, lorsque des douaniers tentent de l’arrêter, lui le contrebandier qui vient d’arriver en vue de sa maison qui avait un arbre sur le toit : un cerisier sauvage. Des souvenirs de l’enfance autour de la position si curieuse de cet arbre remontent pour le relancer dans une fuite qui l’éloigne de son foyer et de sa famille qu’il venait rejoindre après neuf mois d’absence. C’est alors que commence son errance avec des retours durant les mois blancs et gelés de l’hiver.

Ainsi, ce sera le temps des saisons qui battra le rythme de sa vie et de ce court récit, de la fonte des neiges jusqu’aux premières chutes, il allait d’un pays à l’autre, à travers les états d’Autriche-Hongrie, travaillant au hasard des occasions, avec tantôt de bons tantôt de moins bons résultats. …Mais chaque fois, au début de l’hiver, à l’approche de Noël, il rentrait chez lui aux premières heures de la nuit, après que le soir avait fait s’évanouir dans l’obscurité le cerisier sur le toit de chaume. Et quand il franchissait la porte de la maison, il trouvait un nouveau fils ou une nouvelle fille…si les carabiniers du roi n’arrivait pas à arrêter le père, dont on disait qu’il était en fuite de l’autre côté de la frontière, il n’y avait pas de raison de supposer que sa femme concevait d’un autre que lui !
Et le temps, s’il marquait les visages des gens de la famille et des amis, faisait naître de nouvelles idées, poussant les hommes à penser, agir, écrire différemment; le « socialisme » et les « communistes » marquent l’Europe de leurs empreintes. Le temps du XXe siècle s’instaure progressivement puis brutalement par le surgissement de la première guerre mondiale.

Elle fait rage sur le plateau des frontières. Le personnage est alors saisi dans les bruits, confrontant, dans ce même temps pastoral et idyllique, celui, lent, paisible, de ce berger frugal, s’asseyant sous un sapin et sortant de sa poche deux pommes de terre que le soir précédent il avait mises à cuire sous la cendre du foyer. Le chien, assis à son côté, attendait sa ration d’épluchures croquantes et savoureuses, au vacarme des avions surgissant dans le ciel. …leur vol se faisait insistant , ils tournoyaient comme des buses…. 
Et c’est alors que la peur des hommes du village éclate dans le mouvement de la grosse cloche …(qui) sonnait le tocsin….Les coups se répandaient dans l’air du matin et l’on n’entendaient qu’eux maintenant : plus un chant d’oiseaux et plus un bruit d’avion. La voix de la grosse cloche avait imposé le silence à toutes les autres voix. 

Loin du village, pris entre les deux parties, dans le bruit de la canonnade  et des avions, il imagine la panique, la peur qui saisit les êtres, la fuite qui s’installe. Alors, Tönle se sentait habité par une révolte furieuse contre les choses et contre les hommes….Il ne quittera pas pendant quelques temps le village abandonné de ses habitants et n’ira pas rejoindre sa famille regroupée dans la plaine. Il se sentait comme le gardien des biens que les autres avaient laissés, et sa présence était comme un signe, le symbole d’une vie pacifique contre la violence de la guerre. 
Puis arriva ce moment où le bruit des hommes en guerre se mêle à celui d’un orage violent, pour laisser à nouveau, comme un possible espoir, le bruit rassurant de la nature revenir au devant de la scène, mais qui n’efface en rien la fureur funèbre des hommes. 

Tönle… écoutait avec inquiétude cette clameur d’Apocalypse et, à travers les branches du sapin, il regardait les éclairs qui jaillissaient du ciel et de la montagne. Il était comme rivé à ce spectacle funeste, il ne parvenait pas à détourner son regard ni à faire le moindre pas pour s’en aller. Quand la nature et les hommes se furent calmés, il entendait à nouveau le bruit de l’eau qui s’égouttait des branches mais il distingua aussi, dans le lointain, les cris des blessés et, pour finir, une fusillade isolée dans le bois de Sichestal.

Naturellement, il sera pris et emprisonné. Au moment de l’arrestation, toute rébellion de sa part avait été inutile, inutiles aussi l’aboiement du chien et les bêlements des moutons. Au moment de l’interrogatoire, ses animaux l’ayant entendu, bloquèrent la rue, soutenus par la voix du berger qui s’était précipité à la fenêtre pour leur parler. On fut obligé de le lâcher pour dégager la route, et lui permettre de prendre la tête du troupeau : comme un roi … il traversa la ville…. L’homme arrêté, retrouve sa grandeur devant l’impensable de la guerre. Mais il sera interné dans un camp de civils, au col du Brenner.

Quelque soit la force de vivre d’un homme, les épreuves qu’il traverse, il est toujours rattrapé par sa fin. Celle-ci est dans l’ordre logique de la vie. Mais il y a des situations où toute résistance concrète est éteinte par la force et l’arbitraire. Seule peut rester la puissance et la résistance de l’esprit qui peut faire vivre.

Tel est la pensée qui se forme en sortant de ce court récit, si dense par l’évocation de cette longue vie. Sans le vouloir, sans le chercher, l’homme paisible   plonge dans le temps  des égarements et de la folie des hommes. Mais la beauté est là, présente, sensible, celle du coeur des hommes et celle de la nature. 

Ghyslaine Schneider

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GINZBURG Natalia, Les mots de la tribu

Malgré la difficulté des personnages à trouver les mots qui correspondent à la réalité ou au monde des songes, pour dire la vie intérieure qui est la leur, l’écrivaine Natalia Ginzburg, dans ce récit autobiographique met en scène, en littérature, de  son regard d’enfant à celui d’adulte, les « mots » (maux ?) de sa famille (jeu sur les sonorités que permet la traduction française du titre italien Lessico famigliare, ce dernier renvoyant plus à ce vocabulaire intime, propre à une famille, ces mots familiers de tous les jours comme ceux prononcés dans les moments importants de la vie, dont la simplicité dit la charge d’émotions intérieures et, ici, l’impossible parole de dialogue ). 

Née pendant la première guerre mondiale, elle traversera la seconde dans les épreuves d’une vie adulte, dans les séparations et les douleurs que cette guerre engendra, les sourires et les moments heureux. La tribu, c’est sa famille, son père qui ne sait que commenter une situation grave qu’« en hurlant », avec une série d’expressions et de mots toujours les mêmes,  et sa mère, répétant de courtes phrases, variant dans le temps et dans ses rapports avec les autres membres de la famille ou leurs amis. Avec un fond de plainte, mais avec cette capacité à contourner vite les obstacles de la vie par un attachement à une matérialité qui la sauve de ses angoisses. Il y a les enfants, les trois garçons et les deux filles. Leurs amis, garçons et filles. Puis les adultes qu’ils sont devenus avec la vieillesse des parents, les amis disparus, les amours rompus ou tués,  durant le fascisme mussolinien et la guerre. 

Le texte s’ouvre sur les expressions du père et se termine sur la discussion de ce père et de la mère, vieillis, seuls éléments encore permanents de cette tribu aux enfants dispersés par la vie, ses épreuves et l’évolution personnelle de chacun. Il ne reste à ces parents  que les souvenirs de leur propre enfance, autour desquels ils continuent à jouer dans leur manière de les dire depuis toujours, ou à reprendre deux vers d’un poème fait par les amis de la tribu:
Soir et matin, comme il est beau de voir
La maison et la cave de Perego.
C’est ainsi que, inlassablement, les mots reviennent tout au long de la vie, devenant la culture de la tribu. 

Mais la qualité extrême de ce texte tient en deux points.
Souvent les événements importants sont peu décrits.  Parfois aussi, rien ne les laisse prévoir. Ils sont arrivés et narrés en quelques mots. Ce creux  silencieux, se coulant dans le temps de la narration, suspend le discours en déroutant l’imagination  du lecteur. 

Cette sobriété évite l’écriture d’événements qui pourraient faire appel à des sentiments pathétiques, et dans cette absence, une véritable émotion, pleine de pudeur, apparaît. Pour dire le passage inéluctable du temps, par exemple, Natalia Ginzburg décrit la maison d’édition où elle travailla jusqu’à la guerre avec son mari, Leone, tué par les fascistes. Du début de la guerre, alors que les Allemands envahissaient la France, à …peu à peu la guerre s’éloignait, puis ce passage des poêles en briques au …chauffage central, des étagères aux …bibliothèques suédoises, des reproductions punaisées aux …tableaux, le temps de plusieurs années sont passés et l’on devine que la vie  de tous a changé. En un seul court paragraphe. Les objets deviennent les personnages-marqueurs d’un temps qui est passé et ce regard par dessus l‘épaule, dit le changement inéluctable de l’humain. Ce mouvement rapide, rétrospectif dans le temps de l’écriture traduit  des événements prégnants, importants, mais dépassés par le mouvement de la vie.  Ce qui est essentiel alors, c’est leurs émotions qui surgissent, et continuent à vivre dans les personnages de la tribu, qui les modèlent et nous envahissent.

Mais aussi, les expressions de la « tribu », répétées si souvent, avec de faibles variantes, courtes, violentes ou furieuses semblent traduire une impossibilité de déplier les sens de ce qui est vécu, avec toutes les nuances du ressenti intérieur. On reste à la surface des événements, dans cette absence d’écoute des désirs et des ressentis de l’autre. 

Cette absence de description laisse la porte ouverte au lecteur pour imaginer ce qui n’est pas écrit, et c’est là encore que ce situe l’essentiel de cette écriture.
C’est dans ce qui est tu qu’il faut aller chercher ce qui est vital pour chacun et qui fait sens. 

Ghyslaine Schneider

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MELANDRI Francesca, Eva dort et Plus haut que la mer

Deux romans de Francesca Melandri sont traduits en français actuellement, Eva dort et Plus haut que la mer, le premier plus prolixe que le second.

Eva dort raconte l’histoire d’une famille, prise dans la tourmente de l’italianisation forcenée du régime mussolinien, après la cessation  aux Italiens, du Haut-Adige ou Sud Tyrol, lors du traité de Saint-Germain en Laye, en 1920. Terrorisme et violence marquèrent ce territoire, orphelin …de sa Vaterland, l’Autriche. Les hommes et les femmes subirent comme ils purent et de face, les violences terroristes réclamant l’autonomie de la région.
Histoire de personnages, pris aussi dans la misère des versants nord de ces régions montagneuses, hommes, femmes, enfants, au coeur de leur humanité rude, lâche et généreuse, dans une fermeture due à la morale ou à des idées arrêtées, mais toujours combative, dans un sens ou dans un autre.
Le deuxième roman, paru en Italie en 2011, un an après le précédent, Plus haut que la mer, a une facture plus intimiste. Un homme et une femme, allant voir un des leurs dans la section spéciale d’une prison, sur une île, se rencontrent au sens propre du terme, le temps d’une tempête, dans leur douloureuse souffrance et dans le désir d’une humanité compréhensive et sans jugement de l’autre. Paolo l’observa pendant qu’elle s’installait…Luisa et lui étaient les deux visiteurs qui se rendaient à la prison spéciale….Après une courte pause, elle aperçut Paolo dans la portion de route visible entre les portières. Luisa leva les yeux.  L’Histoire, ici, est une toile de fond lointaine, les années de plomb en Italie.

L’on peut s’interroger sur ce qui court d’un roman à l’autre.
L’Histoire. Sa violence. Les italiens découvrent petit à petit cette région, comme bien d’autres le sont en Europe centrale et orientale après l’année 1918, secouée par un problème d’attachement à leur origine, par la langue, les habitudes sociales, la nourriture, l’habillement. Ce qui fait que l’on est d’ici ou d’ailleurs, même maintenant.
La question qui se pose est d’appréhender comment l’écrivaine traite l’histoire. Dans ce premier roman, elle est essentielle. Les événements historiques, avec une grande précision, envahissent l’espace romanesque. Ils deviennent roman, parfois dans une volonté démonstrative, laissant aux personnages la charge délicate de venir illustrer les aléas de l’Histoire, les maintenant hors de leur intimité, sans réelle pénétration dans leur conscience. Les chapitres se divisent alternativement en ceux marqués par les dates et les autres, par les km. Dans ceux du voyage d’Eva à travers l’Italie, dans un voyage inverse des italiens du sud montés travailler à l’époque fasciste dans le nord, l’histoire se trouve être réduite à la présence des plaques commémoratives, l’attentat de la gare de Bologne ou la déportation des juifs italiens. Ecriture didactique de l’Histoire. L’on ne connaît de Gerda, laissant sa fille pour pouvoir continuer à travailler, que les pleurs d’une soirée, l’évocation d’un sentiment de liberté parce que sa jeunesse reprend le dessus sur la séparation, accompagnée de ses rêves de mariage, jamais exprimés. Si peu de choses sur un beau personnage, fort et courageux mais sans questionnement intérieur, plongé entièrement dans l’action.

Dans le deuxième roman, l’aspect historique se retrouve peu évoqué, seulement dans les réflexions de Paolo sur son fils, enfermé pour avoir assassiné pour raisons politiques. Dans la nuit de la tempête, le père réfléchit. Une phrase qui pouvait tout autant résumer l’existence de son fils et de ses camarades. Une vie de choses qui n’existent pas vraiment, il n’y a que le mot…. Le premier était sûrement révolution. Qui n’est pas laid en soi, … comme chose et encore moins comme mot. … Mais dans l’Italie de 1979, le mot révolution avait beau être scandé, polycopié, écrit sur les murs de façon presque obsessionnelle, la chose non….Quand la chose correspond au mot, alors on fait de l’histoire. Mais s’il n’y a que le mot, alors c’est de la folie. Ou bien bien tromperie ou mystification.
Et cette réflexion pour évoquer la mort d’Aldo Moro: …les semaines qui avaient suivies la découverte du cadavre de l’homme politique enlevés des mois plus tôt après le massacre de son escorte…Dans les prisons, on craignait des représailles, voire des lynchages, contre les détenus politiques. Loin de la précision du premier roman, celui-ci ne nomme que par une formule périphrastique un événement qui a marqué l’Italie. Celui-ci serait-il alors passé de l’Histoire à un élément romanesque, parce que devenu lointain ?
A travers cette manière de dire l’histoire, la narratrice nous dit en fait comment elle perçoit l’Histoire, surtout dans le premier roman. Cette écriture là dit combien les événement historiques priment sur les personnages et l’intrigue romanesque, alors que dans le deuxième roman, la priorité paraît être les personnages qui ont alors plus d’épaisseur littéraire ….

L’autre aspect commun aux deux romans sont les personnages féminins et le rapport des fils au père.

Les personnages, dans la lignée des femmes, Johanna, Lenni, Gerda et sa fille Eva, personnages forts, intenses, mais êtres pris dans l’Histoire qui les saisit dans leur chair, dont l’impact semble s’effacer devant les jours qui se succèdent. Réactions de survie, mais plongée dans une quotidienneté, loin d’une description flaubertienne, et sans un narrateur construisant une introspection intérieure, ou des rêves exprimés.
Milan Kundera écrit: « Dans l’ennui de la quotidienneté, les rêves et rêveries gagnent de l’importance. L’infini perdu du monde extérieur est remplacé par l’infini de l’âme».* Les rêves sont un désir d’amour ou de reconnaissance qui se fracassent rapidement contre la réalité, ne laissant à ces personnages féminins que la volonté de tenir dans cette vie difficile. C’est pour cela qu’ici, il y a si peu de place à l’ennui et aux rêves. Seulement dans l’agir.
Le personnage d’Eva paraît plus nuancée, reprenant comme choix de vie, les  conséquences des difficultés de celles de sa mère. Cependant, elle aussi est dans l’action sans vraiment établir des correspondances. Et l’expression Eva dort qui donne le titre au roman le parcourt pour se transformer à la fin en Gerda dort, le sommeil, fuite ou réparation. Et lorsqu’enfin, elle se révolte contre sa mère, elle ne le reste pas longtemps, car rien ni personne ne peut nous dédommager de ce que nous avons perdu, pas plus ceux qui sont coupables de ces pertes ….Et à la fin quand les comptes sont faits,…la seule chose qui compte: que nous puissions encore nous embrasser, sans gaspiller un seul instant la chance extraordinaire d’être encore vivants.
Heureusement pour Eva, sa mère comprendra et dira la seule phrase qu’elle attendait depuis trente ans, mais semble, comme sa mère, et parce que celle-ci faillit en mourir, avoir effacé Carlo, l’homme marié qui l’aime. Ce qui est étonnant, mais est-ce la traduction, est l’emploi du mot « dédommager »: celui-ci évoque plus la compensation financière ou matérielle que la reconnaissance réparatrice de la parole, que lui donnera cependant sa mère….Peut-on être dédommagé du vécu des douleurs humaines ?

Luisa, l’autre personnage de passage sur l’île, semble avoir plus de profondeur,  et surprend par des réponses à la vérité décalée. Cependant cette paysanne, comme Gerda, se bat avec les violences subies et pour l’éducation de ses enfants. Un peu comme si le personnage féminin de Gerda à Luisa aurait pris une certaine densité intérieure.

Ainsi toutes ces femmes, êtres de fiction, choisissent de vivre seules, soit obligées par les circonstances, soit par désir inconscient non exprimé, comme pour Eva; elles sont des femmes qui se battent pour élever leurs enfants, manger, tenir dans une forme d’austérité leur honneur avec au fond ce secret désir d’être libres,  enfin sans hommes (ne portent-ils pas tous alors une forme de violence à l’égard de la femme ?). Mais peut-être que dans l’action rude de tous les jours, peu de place est laissé à un retour sur soi-même…?

L’autre lien qui se tisse entre les romans est la relation des fils avec leur père, dans un traitement différent. Violent et torturé dans la premier roman, cet aspect du père, Hermann le transmet à son fils Peter. Le premier, incapable de se séparer de sa mère, de ce fait incapable d’aimer, fera le mauvais choix de l’Allemagne, en partant au moment du fascisme, reviendra comme apatride pour être enfin considéré comme allemand, devenu italien par la loi. Cette déstructuration autour du thème de la « terre des pères », c’est à dire la patrie et de la terre comme territoire, comme terre qui est bornée, c’est à dire le pays, créera une dichotomie à l’intérieur des êtres, comme une chambre d’écho. Son fils ne pourra choisir entre sa famille, le lieu où il vit et l’errance d’un terroriste, basculant à la fin dans la violence armée, certainement plus par incapacité affective. Des deux fils de ce dernier, Sigi sera fascisant, comme le sera aussi son fils Bruno,  et Ulli, violemment agressée par son frère Sigi pour son homosexualité, voulait seulement être lui-même là où il était né, et pourvoir aimé celui qu’il aimait, meurt en se suicidant.
Puis cette relation père-fils s’apaise pour Gabriel, le fils de Vito, et Paolo, père exemplaire, toujours présent pour le sien, terroriste emprisonné, au-delà de ses souffrances et par moments du désir de tout abandonner, mais porté, tenu par la lumière des souvenirs d’enfance de son fils. Ces deux hommes, dans chaque roman, Vito et Paolo, ont su maintenir cette présence à leur enfant.
Le problème des pères, dans la famille de Gerda, passe de l’absence ou du rejet d’une fille-mère, de l’incapacité d’assumer l’enfant à venir,  à l’absence pour une cause extrémiste et perdue,  mais tend vers une réconciliation symbolique, entre Eva et Vito, père putatif, si près de la mort, …je pose ma tête sur ses genoux, j’allonge mes jambes, je me mets à mon aise. Lui entoure mes épaules de son bras, tapote le coussin sous ma nuque…Dans son ventre auquel je m’appuie résonne sa voix tranquille, comme un tambour. Je ferme les yeux avec un profond soupir….Et Vito dit: Eva le prendra après. Maintenant elle dort.
Si des liens existent bien assumés entre Vito et son fils, et entre Paolo et le sien malgré la prison, les mères, elles, ont toujours tout assumé….

Ces deux romans présentent aussi des différences.

Le premier renvoie au genre de la saga familiale, sorte de récit de filiation, partant d’un moment du présent (dans le prologue, refus d’un paquet compris à la toute fin du roman), pour revenir en arrière, par l’évocation de l’Histoire qui construit alors des vies singulières, mais reste l’expression d’une humanité ballotée, ne trouvant son équilibre que dans une austérité laborieuse.
On peut là  encore se posait une question: il y a-t-il du romanesque dans cette histoire ?

Cette archéologie narrative, liant l’Histoire et la vie des personnages se structure sur des micro-récits (comme la vie de Gerda en cuisine, la vie de Lenni, celle de Peter ou d’Ulli), se succédant sans aucune transition d’écriture. Cette juxtaposition rend la lecture complexe parce que d’une manière commune, un récit peut très bien passer d’un personnage à l’autre mais se faire dans une certaine forme de continuité d’écriture, justifiant d’une certaine manière ce qui précède. On a plus l’impression d’avoir affaire à une écriture cinématographique particulière, comme on peut le voir dans le documentaire Vera, réalisé par l’écrivaine, ou bien être face à l’écriture de mini-scénarios. Les personnages, pris dans la trivialité de leurs quotidien, n’exaltent pas l’imaginaire du lecteur, mais développent le paradoxe de cette écriture: suggérer quelque chose de visuel. De ce fait et sans discours unifié, dans une écriture fragmentaire, la surprise peut arriver: il reste dans la mémoire des scènes qui sont écrites pour être données à voir. Celle-ci en reste imprégnée.

La cuisine, avec le cageot de pommes pour berceau pour la toute petite Eva, soudain pleine d’une douce attention, on lui mettait des petits bouts de carottes, des lamelles de fenouil, des copeaux de parmesan…On riait….les travailleurs de la cuisine cherchaient mutuellement leur regard, pour se réjouir ensemble…
Les belles descriptions des hommes politiques comme l’évocation de la complicité comprise, entre Aldo Moro et Silvius Magnago. Lors du repas à l’hôtel de ces deux personnages, Magnago pense, en voyant son invité manger avec modération que tout en lui le montrait sans défense, faible, pas vraiment un homme d’action, mais plutôt…un cunctator (temporisateur). Et pourtant, l’Obman avait pu voir, lors de plusieurs rencontres, que derrière ce visage inexpressif fonctionnait une intelligence politique très fine.
Cette succession de micro-récits de ces existences particulières, juxtaposés et de thèmes différents reconstituent les petites histoires hachées de la vie des personnages. Mais cela ne manque pas de pittoresque puisqu’ils pourraient ainsi être comme le point de départ de romans multiples, issus d’un même roman.

Plus haut que le mer présente, lui, une véritable trame romanesque. Trois personnages en ressortent, les deux visiteurs et le gardien Nitti. L’histoire de ce dernier nous est longuement racontée, peut-être pour éclairer ses réactions durant le court temps romanesque, s’octroyant  des libertés dans la surveillance de Paolo et de Luisa, dans un désaccord sourd au directeur de la prison, mais si délicat lorsqu’il les entend se confier et se découvrir l’un l’autre, …ils plongèrent tous deux dans un profond sommeil d’animaux en hibernation. Alors seulement, Nitti ouvrit les yeux. Depuis combien de temps était-il là, en train de les écouter?
Mais, dans cette liberté de paroles, de ce lâcher-prise, possible par les circonstances de l’enfermement dues à la tempête, des moments, courts mais intenses en découvertes pour Luisa et en souvenirs pour Paolo, forts de cette rencontre avec l’autre, Nitti, lui, enfermé dans sa souffrance de gardien de prison, ne peut avec sa femme, trouver les mots qu’elle lui demandait. 

Si les types des personnages évoluent d’un roman à l’autre vers une forme d’apaisement mais aussi d’accomplissement parce qu’ils arrivent enfin à s’exprimer, l’écriture fragmentaire, quasi documentaire parfois, devient plus resserrée dans le second roman traduit. Le premier se perd dans une reconstruction familiale et historique, le second laisse apparaître la vie intérieure des personnages, devenus plus intimes par, enfin, l’expression de leurs douleurs, dans une temporalité courte, dans un espace cerné, celui de l’île, qui est depuis Thomas More une Utopie, mais ici utopie inversée, celle de l’enfermement. La prison. Celle des condamnés. Celle des êtres enfermés dans leur vie.

Que s’est-il donc passé entre ces deux romans si différents ? La maturité de l’écriture, sans aucun doute ….Et les priorités historiques étant enfin dites, le romanesque, même s’il possède une toile de fond politique, a envahi l’espace d’écriture.

Ghyslaine Schneider

* Milan Kundera, L’art du roman

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GINZBURG Natalia, Tous nos hiers

Ce beau roman italien, écrit peu de temps après la fin de la seconde guerre mondiale, publié en français en 1956, met en scène l’histoire de l’amitié des jeunes gens de deux familles voisines, et en valeur, l’inscription historique. Ce rapport s’établit à travers les yeux, les sentiments, les émotions et les lâchetés des personnages du roman. Le courage aussi.

C’est apparemment l’histoire de deux familles. Leurs maisons se font face et l’on regarde dans l’une à partir de l’autre. Ce sont des garçons et des filles que l’on voit grandir, se marier, partir à la guerre ou mourrir. C’est le partage pour certains de leurs convictions antifascistes, d’une volonté utopique de faire la « révolution », et c’est aussi des liens qui se nouent d’une manière quasi définitive.

Cette dualité, en miroir, se continue dans la structure même du roman. La première partie, dans le Piémont, suit le mouvement et le temps des rencontres, des souffrances, et des morts. La seconde, près de Rome, avec  les paysans du sud, chéris par Cenzo Rena. Ces hommes rugueux se dessinent dans le regard lent qu’Anna promène sur eux, si loin de son monde citadin et provincial. Apprentissage initiatique de l’autre, de sa fillette qui naîtra, du mari, cette tête grise à ses côtés, des villageois. Puis il y a cette fin de roman, où l’Histoire se juxtapose avec celle des personnages, une Anna courageuse émergera, extirpant des mains des soldats américains, la servante de son mari mort, tué par les Allemands. Pour éviter la mort d’otages. Il se demanda pourquoi  il tenait tant à ce que l’homme à la jambe en tire-bouchon eût la vie sauve, il ne comprenait pas pourquoi.
Un homme dans l’accord de ses pensées et de ses actes.

Mais de quoi parle-t-on exactement dans ce roman: de l’Histoire, celle de l’époque troublée de la montée du fascisme et de la guerre, perçue par les personnages, modifiée par les événements de leur vie, ou bien de l’histoire de ces êtres humains, de cette jeunesse, aux prises avec leur propre histoire, se débrouillant seuls, sans leurs géniteurs, parents morts ou inconsistants ? Comment peut-on alors devenir homme et femme, dans ces conditions-là, avec tout ce que la vie déroule d’heurs et de malheurs …

Ces jeunes gens sont d’abord reliés par une communauté d’esprit.
Ippolito est une jeune homme soumis aux humeurs colériques et dépressives de son père, dans l’écriture  de son livre de mémoire. Il disait de lui qu’il ne se consolait pas d’avoir engendré un fils aussi ridicule et stupide… Déjà comment faire face à de telles paroles ? Emanuele, au rire semblable  au roucoulement des pigeons, s’attache à son jeune voisin. Lui aussi a un père, entendant mal, passant aux beaux jours son temps dans une chaise longue, recouvert de journaux pour se protéger, dont toute la ville disait qu’il avait de sacrées cornes, ce pauvre vieux monsieur. Lorsque les deux pères vont disparaître, le frère d’Ippolito, Guistino et ses soeurs, Concettina et Anna se retrouvent orphelins avec la seule présence de Madame Maria, raide dans ses robes noires et ses principes. Quant au frère d’Emanuel, Giuma et sa soeur Amalia, ils seront eux aussi seuls bien qu’ayant Maman chérie amourachée de Franz, et aimé d’Amalia. Dans la confusion des sentiments…Le fiancé le plus tenace, Danilo a un père absent, qui n’a jamais essayé de l’élever, et une mère qui l’avait élevé à coups de gifles. La difficile relation aux parents.

Le fascisme est installé en Italie et les jeunes gens se réunissent pour discuter politique, liés par une volonté de faire la révolution, mot qui entraînera les rêves récurrents d’héroïsme d’Anna, alors petite fille. C’est à cette période que Danilo est arrêté, emprisonné parce que communiste. A son retour, muri trop vite, c’est une autre jeune fille que Concettina, une qui devra toujours être prête, qu’il épouse.  Qu’il laissera aussi pour vivre avec une autre. Plus tard.

Les jeunes filles ont aussi du mal à vivre le fait d’être femme et d’être à cette place là. Anna se laisse séduire par Giuma pensant que c’était mieux que d’être seule, mais aussi dans le désir d’être aidée. …personne ne venait jamais rien lui dire, personne ne venait voir si elle était bien rentrée. Elle espérait que la guerre viendrait la tuer, elle et le bébé secret que son ventre abritait.
C’est dans cette solitude affective qu’elle rencontrera Cenzo Rena, l’ami mythique de la famille qui la prend en charge. Elle pleurait de temps en temps, mais elle était calme et sereine, comme lavée par les larmes, comme si l’effroi et le silence avait déserté son coeur. Cet homme-là la fera sortir de sa chrysalide, de sa vie d’insecte…
Quant à Concettina le problème est dans son incapacité à se fixer, dans une  quête d’affection qui se posera lorsqu’un jeune homme décidera de l’épouser, rentrant enfin dans une famille encore intacte dans sa structure. Mais pour elle, la guerre détruit un univers qu’elle voudrait rassurant, et ses pensées s’enfuyaient avec le bébé sur les routes parmi les blindés et les allemands …devait s’enfuir avec le bébé…elle ne songeait qu’à s’enfuir et à le protéger contre la guerre….seule sur la terre avec son bébé et elle s’enfuyait, son bébé dans les bras et elle fuyait.
Cette technique romanesque d’une répétition insistante du même mot traduit ce mouvement que chaque personnage a devant l’annonce de la guerre les mettant dans des situations d’incapacité à vivre la réalité qui n’est pas celle qu’ils projettent.
En plus de leur propre histoire intime.
Pour la jeune voisine Amalia, elle et sa mère vont aimer le même homme, Franz. Amant de la mère, puis mari de la fille, la peur finira par lui faire déclarer sa judéité, mais le protégera de la mort. En se libérant de cette peur, en décidant que peu importait  qu’il meure ou vive, il s’était senti très fort et très calme.  Il avait fait sienne cette pensée de Cenzo Rena. On était un être libre quand on acceptait de vivre ce qu’il y avait à vivre. Mais sa jeune femme devenue autoritaire et acariâtre, bouleversée par la mort de son mari, s’ancrera dans la folie. Traitement de la figure du juif. Avec de l’antisémitisme, caché dans les personnages. Le narrateur dit de Cenzo Rena…jamais il ne s’était retourné pour compter les choses qu’il perdait. Se retourner pour compter, voilà ce qui vous rendait vieux; à force de compter, on se change en un vieillard au nez pointu, aux yeux troubles et rapaces. Dénonciation du cliché du juif.

Les événements historiques qui précédent la seconde guerre mondiale ponctuent l’avancée du roman, rétrécissant l’espace des personnages. Les Allemands avaient débarqué en Norvège….Les Allemands avancés maintenant en Hollande et en Belgique…les Allemands passèrent alors la frontière française…Guima raconta à Anna…. Simples annotations qui interrogent ces jeunes gens, se sentant menacés par la guerre qui s’annonce progressivement et se termine dans l’accélération des vies des personnages et la fin de la guerre. Celle-ci amène les personnages à réagir selon les modalités de leur être. Maman chérie fera des réserves dans sa cave, les inspectant souvent, satisfaite, mais partira en villégiature sur les bords du lac Majeur. Il y a aussi l’engagement politique, mais comme des enfants, en découpant les articles de journaux. L’engagement dans le communisme. Que le fascisme était formé d’un tas de veaux, il n’était pas seulement composé de loups et d’aigles…. Il fallait parler aux veaux qui étaient dans le pré, à tout ce qui était vivant en Italie. Et la guerre arrive et entraine le suicide d’Ippolito et Cenzo Rena résume justement mais ce n’était pas une fille qui était à l’origine de sa mort, c’étaient les Allemands, la France et la guerre, et aussi beaucoup d’autres choses qu’on ignorait, des choses lointaines peut-être. Mélange de l’intime au contact des événements du temps vécu.

Cette guerre et ce fascisme conduit les êtres à réagir selon leur nature. Cenzo Rena pense que l’on ne sort pas vainqueur d’une telle guerre et il est évident que certains au pouvoir ou dans la simple population s’arrangent  avec les circonstances de ces années troubles.

L’écriture en style indirect laisse le lecteur à une réception de la vie des personnages dans un continuum d’événement personnels, ponctués par les annotations sur l’imminence et la présence de la guerre. Les mots sont dans l’accord avec la simplicité des personnages, jeunes, qui doivent se débrouiller avec cette guerre et leur vie, et adultes, sauf à un certain degré le rabelaisien Cenzo Rena, perdus dans leur impuissance à leur ouvrir un chemin. Et les phrases se juxtaposent comme les événements dans la vie, le seul lien entre elles se fait dans le secret des coeurs des personnages.
Ce roman italien, quelques décennies après son écriture, continue d’émouvoir le lecteur parce que simplement, il décrit l’humanité dans sa violence, sa générosité, et son ambivalence.

Et les dernières lignes du roman.

Ils rirent un peu, ils étaient très amis, tous les trois, Anna, Emanuele et Giustino, ils étaient contents d’être ensemble, tous les trois, et de penser à tous ceux qui étaient morts, à la guerre, aux souffrances, au vacarme, à la longue vie difficile qu’ils avaient maintenant à affronter et qui était remplie de choses qu’ils ne savaient pas faire.

Ghyslaine Schneider

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